À Marseille, la scène électronique attire de plus en plus d’artistes. De nouvelles initiatives pullulent, dont le label Omakase qui voit le jour en 2019 avec l’ambition de proposer de la musique électronique sous tous ses aspects. Les fondateurs Kumanope et MBKONG se sont retrouvés dans l’envie commune de faire dialoguer leurs deux mondes, la musique électronique et acoustique. Leur compilation OMAKASE COLORS VOL.1, dont la sortie est prévue le 26 mars, en est un bel exemple. Avec ce premier élan, ils espèrent pousser la musique électronique à se sortir du carcan du dancefloor et à s’ouvrir à d’autres schémas. Rencontre avec les fondateurs du label.

La première moitié d’Omakase, c’est Bonnie. Personnage captivant tant par sa joie de vivre que son humour ravageur, on peut la croiser derrière le comptoir du Nuage Café à Préfecture, lieu qu’elle gère depuis l’été dernier. Elle baigne dans la black music dès son plus jeune âge, et explore de fond en comble la discographie des mythiques Quincy Jones, Nina Simone, Miles Davis, The Fugees, Tony Allen, Fela Kuti, pour ne citer qu’eux. Tous définissent l’artiste qu’elle est aujourd’hui. La musique électronique est arrivée plus tard dans sa vie, notamment par la magie opérée par Radiohead. Ils ouvrent la voie à un nouveau monde composé de Air, Daft Punk, puis de la musique club, qui finit par la passionner. La house d’abord, puis la bass et la techno vont s’ajouter à son background musical, qui se situe aujourd’hui dans un registre nu soul/électro et trip-hop. Contrairement à Michael, son activité de DJ viendra plus tard.

Danseuse aguerrie dès l’âge de sept ans, Bonnie a toujours aimé passer du son en soirée pour faire danser les gens. L’exercice du mix se concrétisera avec sa passion pour la musique électronique. Ainsi depuis huit ans, c’est sous le nom de Goldie B qu’elle active ses faders et lève les foules en club. Aujourd’hui, elle mixe bien plus qu’elle ne compose, le travail des autres l’inspirant beaucoup.

L’autre moitié d’Omakase, c’est Michael. Vous pouvez croiser son âme attentionnée et bienveillante derrière le comptoir d’Extend and Play, le disquare du Cours Julien à Marseille, où il bosse depuis un an. Il a fait ses premières dents en tant que DJ sous le nom de Kumanope, et la richesse des explorations sonores de Four Tet, Modeselektor ou Nicolas Jaar vont le marquer très vite. Il s’imprègne d’énormément de styles différents, et essaie de partager ses influences derrière les platines. Comme un tournant dans sa construction musicale, l’album Black Sands de Bonobo l’ouvre à de nouvelles écoutes, notamment le jazz anglais. Quand il s’agit de s’ateler à la production pour son premier label D-Mood puis avec Omakase, il est autant influencé par les rythmes fous de Djrum que par les sonorités jazzy de Henry Wu aka Kamaal Williams. Dans cette même logique d’influence, ses labels de référence sont à trouver du côté de Londres : Ninja Tune et Rhythm Section. Le mélange des genres sans limitations le fascine, et c’est cette impulsion artistique qu’il souhaite reproduire pour Omakase.

Bonnie et Michael se rejoignent aisément dans leurs parcours. Ils aiment tous les genres tant qu’ils y trouvent quelque chose de nouveau. Ce qui les intéresse à présent et avec Omakase, c’est de les mixer entre eux pour en sortir une nouvelle substance. Et l’avantage avec la musique électronique, c’est que tous les styles marchent avec.

« Faire un groupe de reggae en 2020 c’est quoi l’intérêt ? On est une génération où tout a été quasiment fait, notre défi c’est de faire des fusions, et pourquoi pas mixer country et zouk ! (rires) »

Du conservatoire aux platines

Bonnie et Michael se complètent dans leur parcours et leur vision de la musique. L’un vient du club et de la musique électronique, l’autre vient du conservatoire et de la musique jazz. Tous deux s’intéressent aujourd’hui à la culture de l’autre, et rêvent de faire fusionner ces mondes qui ne se rencontrent que très peu. Comme le dit justement Bonnie : « La musique électronique au conservatoire ça n’existe pas ! Et le jazz, ça ne fait que dix ans qu’il y est ».  S’il fallait attendre les institutions françaises pour se mettre à jour sur les nouveaux courants musicaux, on serait tous encore en train de chanter Léo Ferré.

Ainsi né le label Omakase en 2018, avec l’objectif premier de se sortir de la musique club pour Michael, et d’avoir une structure pour sortir son EP pour Bonnie. C’est aussi le lieu pour se motiver, se faire écouter des choses et s’offrir une structure ou les artistes se soutiennent, financièrement et psychologiquement.

« L’impulsion de base c’était de proposer une vibe moins club. »

Omakase, en japonais, ça veut dire « je m’en remet à vous ». C’est le nom du menu utilisé dans les restaurants gastronomiques, qui pourrait être traduit par « suggestion du chef » : « C’est un menu surprise, tu ne sais pas ce qu’il y a dedans, tu fais confiance au chef. » On comprend vite l’analogie avec la musique, où le label est un faire-valoir pour les artistes qui y sont signés, à qui le public donnerait sa confiance.

La musique comme outil d’analyse du monde

L’EP Blue Dawns de MBKong sort début 2019. Composé et auto-produit dans le Vaucluse deux ans plus tôt, il dégage une atmosphère apaisante et surprend vite par les voix séduisantes de Bonnie. Elle nous livre son secret de composition : « Je commence toujours par composer la musique, la mélodie vient puis après les paroles. C’est le dernier truc que je fais. Ce qui m’intéresse le plus dans la démarche, c’est la musicalité. »

Produit sur Ableton Live, avec un clavier rythmique, Bonnie avoue s’être bien éclatée sur les voix. Avec un gros travail de chœurs et de doublage, MBKong nous balade sur divers phrasés, du rap à la voix de tête. Concernant les textes, elle ne nous cache pas utiliser le yaourt comme base d’écriture, à la manière d’un saxophone qui cherche son chemin dans la grille. Bilingue en anglais, elle écrit depuis toujours des textes, poèmes, et essais, en prenant le soin d’y incorporer des références artistiques recherchées. Sa bible ? Toute l’oeuvre de l’iconique chanteur des Doors, Jim Morrison.

L’équipe Omakase pour une soirée au Talus en Août 2020

Les paroles de Blue Dawns parlent d’ouvrir les yeux sur le monde, du fléau de l’humanité, de solitude : « Dans mes paroles on va tous crever » résume Bonnie. Des sujets profonds et personnels, et un ton qui tend vers le blues, la mélancolie. En se ressourçant avec beaucoup de socio et de philo, Bonnie décrit les maux de notre société comme pour les exorciser : « C’est une sorte de psychanalyse par la musique ».

Pour la première fois avec Blue Dawns, elle fait un EP sans se soucier de comment elle va le jouer en live. Le problème avec cette méthode, c’est qu’une fois sorti, il faut faire un nouveau travail pour le présenter sur scène : « mettre en live, et avec une mise en scène, un truc que tu as écrit pour du studio, ça n’a rien a voir ». On peut être sûr.e qu’elle ne reproduira pas cette expérience. Pour Michael, en tant que producteur et non-musicien, la manière dont sa musique sera jouée en live n’est pour l’instant pas un souci. Mais il ne cache pas son envie de développer lui aussi un live, tout en ayant du mal à trouver des inspirations pertinentes. La plupart des producteurs seuls en scène utilisent des séquences, lancent des passages enregistrés sur leur machine, ce qui gâcheraît la spontanéité de la création. « C’est compliqué de tout faire dans un live solo » avouent-ils ensemble.

La sortie de l’EP a été suivi de près par un autre projet du label, l’EP de Fuzzy Logic. Trois mois après la sortie de Blue Dawns, Bonnie et Michael devaient s’atteler à sa promotion. Ils regrettent aujourd’hui d’avoir choisi ce timing serré. « On a ouvert à un autre projet un peu trop vite après la release de mon EP. Du coup, n’ayant pas pu en faire la promo, il s’est transformé en carte de visite « . Une autre réalité du label, c’est la difficulté de se saisir de la promotion d’une production. Étant tous les deux artistes avant tout, ce n’est pas leur métier. Ils mettent tant d’énergie pour finaliser un disque qu’une fois sorti, il n’en reste plus beaucoup pour la com. Leçon apprise pour la compilation COLORS, où ils s’en remettront à un.e professionnel.le.

Plus qu’un label, une maison

Avec l’EP Space in Time d’Arfaaz aka Fuzzy Logic, l’idée est de commencer à constituer un catalogue d’artistes. Il s’agit du cinquième EP du producteur, où s’entremêlent synthétiseurs analogiques et bribes de voix lointaines, pour un voyage d’electronica tendance leftfield. Le projet avait un son qui a touché le label, avant de s’en éloigner. En effet, dès la release party de l’EP, les performances live de Fuzzy Logic se sont construites sur des sonorités techno loin du ton initial de Space in Time. Pour un label qui veut s’éloigner du club, « c’était un peu dommage ». À partir de là, Bonnie et Michael décident de se recentrer sur leurs projets, et pensent alors à une compilation réunissant les artistes qui les entourent.

« À la base on voulait faire un free download sur Bandcamp et on finit par faire une campagne de crowdfunding pour produire un double vinyle ! »

Le but de la compilation est de faire se croiser tout le monde pour aboutir à des collaborations. Dans COLORS, il n’y a que des gens qu’ils connaissent et dont ils aiment le travail. Ils ont sélectionné les projets par rapport au style de musique, avec une seule directive : pas de musique club ! Cette contrainte permet de bousculer les artistes dans leurs habitudes de production, tout en assurant une certaine homogénéité à la compile. On peut y retrouver des artistes de la scène marseillaise (Sinclair Ringenbach, NoQuantize, Emahix, Daaria x Corvaxx, Orbital Lemon, P.Real), de la scène de Toulon (Charlie Maurin et Imane El Halouat), mais aussi de Toulouse (Longsigh et Dangerous Method) et d’autres contrées francophones plus nordiques avec La Dame, Holy Hamond et Lévis Reinhardt.

« On est en rébellion contre la standardisation de la musique. »

L’envie d’Omakase, c’est d’établir un catalogue, de promouvoir de la musique de qualité, d’accompagner les artistes, de les aiguiller, leur donner des clés de réflexion, et surtout leur donner confiance. Ce dernier élément peut beaucoup manquer à un producteur, surtout quand il est seul devant ses logiciels. Le crédo du label est donc de donner des coups de fouet aux artistes pour que leurs projets avancent, créer de la motivation là où il n’y en a plus. « On grandit ensemble » résument le duo. Plutôt que d’aller chercher des artistes perdus sur la toile, ils préfèrent passer par des gens qu’ils connaissent : créer un noyau dur de producteurs, qui s’entraident et avancent ensemble.

Le nerf de la guerre

Et côté finances, comment ça se passe ? « Au début, les fonds étaient les nôtres, on a tout investi. Puis on s’est dit que c’était chiant de mettre beaucoup d’argent sur un disque où tu n’en récupères pas, pour qu’il soit perdu dans les limbes de Spotify » . La recette classique pour se rémunérer en tant que label indépendant, c’est d’organiser des concerts. La crise du COVID a coupé cette possibilités, et mis à mal bon nombre de structures. La diffusion possible pour eux  – mais qui ne rapporte presque rien à leur échelle – reste les radios, chaînes youtube, et playlists en streaming. Comme leur musique n’est pas standardisée, ils ne peuvent pas la diffuser sur n’importe quel média. Lorsque les salles de concert ouvriront, ils s’imaginent faire des petites dates avec des DJ sets, du live et des collaborations inédites sur scène.

Pour ce qui est du financement public, ils ne sont pas encore éligibles. Il faut avoir un certain nombre d’année d’existence pour y prétendre ainsi qu’un catalogue consistant. Cette sélection par la quantité et l’ancienneté fait vite le tri dans les structures, et relèguent les aides à ceux qui ont survécu aux années difficiles. Au delà de ce manque de soutien public, Bonnie déplore le manque d’information concernant l’édition et les dossiers de subventions : « Tu ne sais jamais à qui t’adresser. La phobie administrative c’est un peu le mal de notre génération. »

D’où la constante de se résoudre au DIY qui persisterait chez les jeunes acteurs de la musique ? Justement, des initiatives comme Underscope ont identifié le manque à gagner de ces labels. Tout juste signé, ils aident Omakase à gérer l’édition et la synchronisation de leurs productions. Là-dessus, Bonnie et Michael se disent peu regardants sur les publicités, en conservant une petite réserve sur ce qui ne partage pas leurs valeurs.

« On n’est pas chauds que nos musiques finissent sur une pub pour l’énergie nucléaire ou la campagne de Darmanin. »

Marseille, capitale du rap

Nouveau né sur la scène marseillaise, Omakase apporte une nouvelle offre pour les producteurs de la région. La musique électronique reste dans l’ombre du hip-hop, et ne trouve pas assez de producteurs. Dans les labels actifs de la scène, on retrouve Fada Records, Massilia Square Garden ou encore Munchies, qui creuse la production électronique, avec une forte esthétique hip-hop. Omakase se démarque en étant moins spécialisé que les autres : « Dans cette compilation, c’est le spectre large de la musique électronique qui est représenté. On souhaite vraiment s’affranchir de toutes étiquettes, tout en gardant l’électro comme colonne vertébrale du projet » confirment-ils.

Depuis l’époque d’IAM, la ville est comme restée plantée sur ses acquis, elle bouge lentement. En musique électronique, il y a beaucoup d’initiatives, mais le public ne suit pas forcément. « C’est aussi un manque d’infrastructures. Je suis arrivée de Paris, et ici pour la deuxième ville de France, c’est très limité » renchérit Bonnie. Marseille mériterait clairement une offre plus dense de salles de concert, de studios et d’espaces de résidence.

Avec sa fusion des genres et ses collaborations entre musicien.nes et producteur.rices, Omakase mise sur le dialogue et l’humain dans son projet. Leur label creuse son sillon dans la région, et espère tracer une nouvelle voie artistique qui réunirait les mélomanes du coin.

« C’est par l’art et la création qu’on se sortira de tout ce merdier. Et à défaut, ça restera la plus belle chose qu’on ait faite. »

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