On connaissait les aptitudes dépaysantes des producteurs de musiques électroniques novatrices : certains savent s’embarquer comme l’a fait Molécule à bord d’un navire de pêche, pour composer à partir de sons enregistrés directement sur le bateau. D’autres savent composer en live Facebook depuis une radio new-yorkaise un album avec des dizaines d’objets, comme l’a fait très récemment Jacques. Enfin, certains savent partir à l’autre bout de la planète – en Alaska pour le cas présent, pour enregistrer des sons et produire un album 100% organique. C’est ce qu’a fait le producteur français NSDOS, aussi appelé Kirikoo Des. En résulte son dernier album Intuition, Vol.1, chef d’oeuvre conceptuel et expérimental.

Avant ce projet fou en plusieurs tomes qu’est Intuition, NSDOS a composé d’autres morceaux dans des registres bien différents de celui-ci. Résonne encore dans nos têtes son LP précédent Money Exchange, fruit d’expérimentations musicales mettant sur le même plan pléthore de sons. Qu’ils soient à connotations informatiques (Dinar), dignes d’une techno lourde à faire pâlir les grands noms du genre (Peso), ou encore la synthèse d’explorations caverneuses des basses fréquences (Shekel). Bref, énormément d’informations sonores s’y retrouvaient agencées sans pour autant manquer de cohérence.

Ses précédentes productions se sont aussi souvent vues réalisées avec des méthodes pour le moins particulières : NSDOS a déjà été comparé à un hacker musical, sorte de geek qui au travers d’expériences quasi-scientifiques a modifié ses machines, dans le but de produire au travers d’elles des sons façonnés, tel un joailler qui taille ses pierres jusqu’à l’obtention de la gemme parfaite. Sauf que les bijoux de Kirikoo Des sont sonores.

Le premier tome d’Intuition, sorti le 19 mai dernier sur le label Upton Park est composé de six chapitres contant tous une histoire différente. Si l’apparence de cette production, son corps, ressemble peu à ce qu’il a pu faire auparavant, son âme reste la même : les titres n’ont parfois aucun point commun, mais gardent tous un esprit similaire, donnant à l’album une cohérence sans pareille.

NSDOS prend le temps de planter le décor avec Reification, morceau aux connotations exotiques qui donnent l’impression qu’une harpe et un violon aux mille cordes glacées se sont donnés pour mission de réchauffer l’espace alentour. Notre marche sur des neiges glacées se poursuit avec Distraction, dans lequel la signature informatico-électronique de Kirikoo Des s’y retrouve pleinement, et que l’on imagine parfaitement au début d’un set de Jacques. Orientation apparaît comme le prolongement de Distraction, nous menant doucement vers le morceau magistral de l’album : Intuition. Si les deux premières minutes s’apparentent à un étrange assemblage de crissements de pneus et de regards de paniques jetés par un badaud perdu dans une forêt noire, lorsque le rythme se met en place, on assiste à un des tonnerres techno les plus puissants de ces derniers mois. Cette tornade sonore immersive et désemparante fait place aux bruits de radars de Projection, titre qui inscrit le silence comme élément sonore à part entière de la mélodie. Translation est la conclusion parfaite de ce premier volume, synthèse de tout ce que l’on a pu entendre jusqu’ici : rythme diablement bien construit, beat sourd et industriel, violon et silence, tout y est.

Si NSDOS soigne chacun des sons qui composent les précieuses secondes de ses morceaux, il ne s’arrête pas là. Afin d’accompagner la sortie de cet album, il a mis en ligne sur sa chaîne Youtube une série de cinq vidéos mettant en lumière son processus d’enregistrement de sons au coeur des territoires de l’Alaska. Car si jusque là, il était peut-être difficile de réaliser que la totalité du LP est organique, ces vidéos parviennent à rendre compte de l’ampleur de son travail, et prolonger le voyage sonore qu’il nous offre.

Danseur de formation, les performances de NSDOS se veulent logiquement visuelles aussi bien qu’auditives. Lors d’une interview donnée pour I-D à l’occasion de la sortie de Money Exchange, il dit vouloir se « rapprocher le plus possible de l’art total ». Son projet Clubbing Séquence en témoigne : il le définit lui-même comme « une sorte de club optimum qui ouvre un champ de création hybride où le public est physiquement connecté à l’espace en étant « tracké » par des caméras 3D. J’utilise ces datas, donc le public, en temps réel pour créer ma musique ». On peut le dire sagement : la mission est accomplie.