Avouons le tout de suite : ce titre n’est pas tout à fait vrai dans ses chiffres. Mais pas loin, et c’est déjà un bon prétexte pour vous parler de ce groupe beaucoup trop méconnu. À la fois culte et très discret, une aura mystérieuse plane autour de Natural Snow Buildings. À travers une musique que l’on aura souvent du mal à ranger dans une case précise, le duo propose des voyages soniques tantôt abrasifs et intimidants, tantôt emprunts d’une grande douceur, voire d’une certaine mélancolie.

Si le groupe aime créer de longues pistes de drone dont la durée avoisine généralement la demi-heure, il sait aussi composer de merveilleuses folk-songs lo-fi terriblement entêtantes. NSB semble collectionner les paradoxes mais a su asseoir une certaine notoriété souterraine au cours de ses nombreuses années d’existence. Un projet essentiel, rare et précieux que seuls les plus chanceux ont eu – et auront – la chance de voir sur scène, et dont les albums en édition ultra-limitée s’arrachent parfois à plusieurs centaines d’euros sur internet. Présentation d’un groupe sans concession qui a su tenir le coup durant deux décennies en restant toujours fidèle à lui même.

L’histoire est pourtant des plus classique : deux étudiants qui se rencontrent à Paris en 1997 et qui decident de faire de la musique ensemble. Natural Snow Buildings est crée dans la foulée par cette rencontre entre Solange Gularte et Mehdi Ameziane. Le groupe sortira deux demos à ses debuts : Witch Season en 1999 (introuvable) et Two Sides of a Horse en 2000. Il faudra attendre 2003 pour que le premier véritable album voit le jour, le cultisme Ghost Folks. Couple à la scène comme à la ville, le duo finira par quitter Paris pour s’installer à Vitré près de Rennes. Un retour à la nature qui est d’ailleurs un des thèmes fort de NSB.

Avant de signer sur le prestigieux label Ba Da Bing!, le groupe était clairement adepte de l’école du DIY. Enregistrement, mixage, pochette, packaging et distribution, tout était pris en charge par le groupe lui-même.  De l’art total en édition parfois très limitée (souvent moins de 100 exemplaires) qui s’arrache aujourd’hui à des prix exorbitants sur Discogs. NSB est également un groupe extrêmement prolifique, comme en témoigne l’année 2008, bénie des fans, qui a vu naître pas moins de deux EPs et huit albums, dont The Snowbringer Cult, qui regroupe un album du groupe mais aussi un projet solo de chacun de ses deux membres. À savoir : Insengring aka Solange Gularte et TwinSisterMoon aka Mehdi Ameziane.

Natural Snow Buildings

Deux side-projects essentiels tant ils apportent un éclairage nouveau sur le travail du groupe tout en parvenant à être autonomes et personnels. Lorsque Insengrind se dirige plus volontiers vers l’ambient, TwinSisterMoon prend parti de jouer sur le côté folk. Les deux projets représentent une forme de diffraction de l’esthétique de NSB et permettent donc de comprendre comment fonctionne l’alchimie entre les deux artistes. À noter au passage que TwinSisterMoon a présenté son album de 2012 Bogyrealm Vessels comme le dernier. Vous l’aurez compris, en 20 ans les deux artistes n’ont pas chômé et il est facile de se perdre dans cette discographie dense, touffue et parfois même peu accueillante. Pas de panique cet article est également là pour proposer quelques portes d’entrée.

Souvent définie comme de l’Experimental Psychedelic Folk, du Psych-Drone ou encore de l’Acid Folk, la musique de NSB résiste pourtant à la volonté d’une classification simple et définitive. La faute peut-être à son aspect hyper organique et à l’utilisation de nombreux instruments occidentaux ou non. De là à parler de musique du monde il n’y a qu’un pas… que nous ne franchirons pas. Car la particularité, la richesse, la complexité et finalement tout l’intérêt du groupe repose sur ces mélanges de timbres et d’influences. On retrouve chez eux des instruments à corde, à vent, électriques et même parfois électroniques, des influences occidentales, orientales. Bref, NSB n’a pas peur de piocher partout et de tout se réapproprier, quitte à faire se côtoyer Sonic Youth, Alice Coltrane, Sun Ra, Tarentel, Six Organs of Admittance, Stars of the Lid, Swans, Angel Olsen, le Gamelan indonésien, le Raga indien, le drone, la noise, l’expérimental, la pop, le folk et plus largement la musique de film.

Ce sont également les mélanges de sonorités électriques et acoustiques qui contribuent à rendre leur son si unique. Une musique de texture qui ne fait pourtant pas l’impasse sur la mélodie. Il peut être parfois délicat de savoir quel instrument joue, une volonté de brouiller les pistes que l’on retrouve aussi dans la manière dont les morceaux sont créés. Parfois improvisés, parfois composés, ou parfois un peu des deux lorsque le groupe travaille en overdub sur l’enregistrement d’une session d’improvisation. Il est souvent difficile de discerner la limite entre l’un et l’autre. Et finalement, le nom même du projet peut être compris dans ce sens-là : une structure naturelle et spontanée à laquelle on prête une fonction. Ecouter la musique de Natural Snow Buildings c’est un peu comme chercher à voir des formes dans les nuages.

Parce que oui, c’est bien la notion même d’écoute qui est remise en question ici. Et elle est parfois mise à mal avec des albums comme Daughter of Darkness (2009) entièrement improvisé et d’une durée de près de six heures et Aldebaran (2016), dernier album en date et d’une durée similaire. Des albums monumentaux et intimidants qui font perdre la notion du temps. À cause de la durée des morceaux bien sûr, mais aussi par ces fameux mélanges d’instruments, de références, où tout devient flou et éthéré. C’est la BO du rêve. Indomptable, répétitif, on recherche la Trance, on n’a pas d’autres choix que de se laisser porter ou de tout arrêter.

On a beau parcourir la discographie du groupe de A à Z, il est difficile d’y percevoir une évolution ou de réels changements, ni même de périodes. L’œuvre du groupe est une sorte de continuum depuis ses débuts, et la chose est clairement affirmée. Reste à voir comment l’auditeur va pouvoir se dépatouiller avec un engin pareil entre les mains. Cette « non-évolution » n’est pourtant pas une stagnation. La musique du groupe sait être variée mais ne renonce jamais au langage créé au fil du temps. Ce langage, NSB le doit en partie à ses techniques d’enregistrement maison qui confèrent sa cohérence à l’ensemble, en plus de lui donner un charme indéniable. On retrouve au cours de leur discographie le bruit dans toutes ses formes lo-fi, noisy, voire carrément Harsh Noise parfois, sans cependant que cela ne devienne le centre de gravité de leur musique, ni qu’un focus excessif ne soit fait dessus. C’est également pour ça que leur folk-songs hantées entre deux déflagrations sonores arrivent comme des bonbons, des lumières. Une main tendue qui te ramène à la réalité pendant ton trip psyché. Pour ressentir cet effet, il faut se jeter sur le dorénavant classique The Dance Of The Moon And The Sun (2006).

En définitive Natural Snow Buildings est un groupe rare, qui propose une expérience sonore unique et immersive. Un groupe intègre comme on en voit peu, profondément ancré dans l’underground et extrêmement discret : que ce soit en terme de scènes ou de présence médiatique, on ne sait finalement que peu de choses sur eux. On n’a pas d’autre choix que de se concentrer sur la musique. L’écoute de certains de leurs albums peut s’avérer être un véritable challenge. Sans verser cependant complètement dans l’élitisme voire l’ésotérisme, NSB sait être abordable et peut même devenir un cocon terriblement confortable. Un groupe aux facettes multiples et à l’aura mystique qui saura récompenser les auditeurs les plus courageux qui oseront s’aventurer dans leur dédale discographique.

Pour vous plonger plus profond au coeur de cette discographie dantesque, retrouvez le groupe sur Facebook ou allez digguer ce qui est disponible d’eux sur Youtube.