Marseille, 2h du matin. Le taxi nous dépose à un carrefour, dans un quartier qu’on ne connaît pas. Tout est calme. On regarde le GPS, pour voir si on est bien arrivés. Et oui, c’est bien là. Un étonnement se fait dans le groupe, car il n’y a pas l’ombre d’un bruit. Pourtant, nous sommes à la recherche d’une soirée, et pas des moindres, une Massakre. On croise alors des gens, bouteilles d’alcool à la main, et on leur demande le chemin. On les suit pour arriver dans un parc qui donne sur un bâtiment abandonné. « C’est par là la soirée, faut continuer, mais y’a trop de monde, nous on reste ici pour le moment » nous disent-ils, en pointant du doigt le trou dans le mur du bâtiment. Pas de temps à perdre pour nous, l’excitation est à son comble : l’aventure peut commencer. On franchit le mur défoncé et on arrive dans une galerie circulaire, sans lumière. Il y a pas mal de va-et-vient et de gens qui squattent. Le sol est boueux, on essaye de ne pas tomber en éclairant nos pieds avec la lampe torche de nos smartphones. En cours de marche, la musique commence à se faire entendre, les basses résonnent enfin dans nos oreilles. Nous sommes sur le bon chemin. On continue à l’aveugle dans cette coursive, et plus on s’enfonce, plus on trouve de gens. On comprend qu’on est arrivé au bon endroit. Enfin, on s’approche de la scène. La musique est maintenant très forte et il n’y a plus qu’une envie, rejoindre la foule sur le dancefloor.Massakre-marseille-beyeah

Mais pas si vite, pour y accéder, il faut d’abord descendre une échelle en bois fortement inclinée. Nos quelques verres d’alcool ingurgités plus tôt nous font perdre l’équilibre, et on se ramasse gentiment. Peu importe, il faut avancer. La piste de danse est compacte, déjà bien allumée. Le résident SADH est aux platines, et sait mettre le feu aux poudres. Les danseurs sont en extase, leur danse ressemble à un cours de boxe pour débutants, ils luttent dans cette jungle pour avoir leur place, pour gesticuler. En arrière-scène, une banderole avec un oeil éclairé par des strobos violets est brandie au dessus de nos têtes, quelque part entre l’oeil de Sauron et celui de Big Brother, comme pour rappeler qu’ici, personne ne surveille.Massakre-marseille-beyeahLes kicks bien acérés de SADH envoient tout le monde en l’air, et bientôt nos chaussures blanches seront marquées par des traces de semelles. La fête est à son paroxysme, tout le monde se lâche, mais se respecte, et fait attention aux autres. Il y a de la place pour tout le monde, personne ne cherche absolument à passer devant en poussant. On retrouve nos amis et certaines têtes connues des teufs locales. Après deux bonnes heures de défoulement, il est aux alentours de 5h, on déambule dans la soirée et on finit par se rendre compte que tout le monde commence à sortir : la rumeur court que la police est dans les parages. On redescend voir si la fête bat toujours son plein, pour découvrir un dancefloor vidé et des organisateurs en train de remballer : « Il faut sortir, il y a les flics ». Ils nous ont trouvés. Trop de gens qui traînaient dans le parc à l’entrée, nous dira-t-on. Nous voilà donc forcés de partir et de se faire raccompagner par les hommes en bleu clair. Bien que ce fut court pour nous, cette soirée, on s’en souviendra longtemps.Massakre-marseille-beyeah

Secrets et excès

Comme beaucoup de collectifs, Massakre a commencé comme une bande de copains qui aimaient faire la fête, mais pas n’importe laquelle : « Au début on faisait des soirées entre nous dans des lieux abandonnés, la première c’était en 2008 dans les alentours de leur quartier.  À force de zoner en face d’endroits qui ne servaient à rien, on s’est dit qu’on allait leur donner un vie ! »

Leur appétit pour les lieux désaffectés est ancré dans leurs veines, comme une passion. Lors d’un détour, d’une balade, ils restent toujours à l’affût d’un lieu idéal pour leur prochaine soirée. À commencer par le nouvel an. « On faisait toujours une teuf au jour de l’an, On allait chercher des canapés, quand tu arrivais tu te croyais dans un appart ! On a fait ça pendant un moment sans trop se poser de questions, et puis on a eu envie de lancer une page Facebook, un nom : c’est comme ça que Massakre est né. »

Il y a deux ans, ils ont voulu donner une identité à ces soirées hors du commun et lancer le concept. Avec un des membres fondateurs travaillant dans la communication, ils ont facilement trouvé quelque chose qui leur ressemblait :

«  Massakre, c’est parce qu’on est un peu excessif, on aime se massacrer de musique. Vu l’état des gens dans nos soirées c’est plutôt bien choisi ! »

Massakre, c’est aussi un collectif furtif, une bande de potes, qui s’est regroupée sans se chercher : « Tu passes des bonnes soirées, t’as envie de faire grossir le truc donc tu t’impliques de plus en plus et l’équipe s’agrandit. » À chaque soirée, ils changent de lieu, c’est leur crédo. Ils ont commencé par un bunker, puis une calanque, un bateau, une salle de sport…. Ils restent dans la ville car ils cherchent à développer la rave urbaine, une fête libre dans des lieux abandonnés de Marseille. Les lieux, ils les trouvent grâce au réseau de graffeurs dont certains membres font partie, en zonant sur les forum d’urbex, ou simplement en observant autour d’eux.

« Quand quelqu’un a une idée de spot on regarde sur google maps, on va sur place, on filme le lieu et on le montre aux autres. On vérifie qu’il n’y a pas de gros danger, et on y va ! » Massakre-marseille-beyeah

Autogestion est mère de sureté

« On est libre, mais du coup on se gère. »

Les membres du collectif prônent la vraie liberté et l’autogestion. Dans leurs soirées, il n’y a pas de vigiles, pas de sécurité : « J’en ai marre d’arriver dans des endroits où tu es fliqué, où il faut tout payer, tout le monde est surveillé, où ça ferme tôt, où il y a toujours quelqu’un qui surveille. »

Ils n’ont pas besoin de faire la police, sauf pour ne pas se faire remarquer, pour les voisins, pour que la soirée dure. La dernière fois, ils n’ont pas été assez vigilants sur ce point pour éviter la police : « Le problème c’est qu’on veut tous passer la soirée aussi ! C’est pour ça qu’on fait pas de bars ou de caisse, pour que tout le monde en profite. »

Les soirées sont gratuites, et il n’y a pas de bar, chacun ramène ce qu’il veut, fait ce qu’il veut. Ils ne gagnent pas d’argent, mais n’en dépensent pas non plus. Ils se reposent sur le partage et les amis : « On a pas beaucoup de frais car nos potes nous prêtent le son, les platines etc. Tout ceux qui peuvent mettent un truc, mettent un truc. » Leur public est averti, c’est à la base un cercle d’amis, qui s’est ensuite élargit : « Il y a toujours une connexion plus ou moins proche entre les gens, ce qui fait qu’ils sont plus bienveillantes. » Massakre veut aussi garder sa fête libre et intimiste, avec un éventail de gens différents :  

« La fête libre c’est le partage, ce n’est pas forcément gratuit, mais c’est être libre de tes mouvements, de tes choix, de faire la fête comme tu as envie de la faire. »

Pas de règles. Les codes sont implicites, Massakre ne les revendique pas et prône plutôt l’autogestion : « Moins tu mets de règles aux gens, plus ils s’auto-gèrent. Les gens sont assez ouverts d’esprit pour venir dans les lieux qu’on choisit. Il y a un seuil de fréquentation où la règle de l’auto-gestion ne marche plus, nous on ne cherche pas ça. »

La free comme racines

La plupart des membres de Massakre ont grandi avec l’esprit free et la culture de la teuf. Le point de rendez-vous à la voiture, l’infoline, les tours de voiture pour trouver le spot en tendant l’oreille… Tout ça, c’est ancré dans leur pratique de la fête, c’est donc naturellement qu’ils l’ont adaptée à leur collectif. Massakre, c’est aussi un peu de Berlin, de la liberté de s’exprimer en soirée et de prendre possession des espaces vides de la ville.

« Le truc qui m’a donné envie de faire Massakre c’est d’aller à la Concrète. C’est tout ce que je déteste ! C’est la prison, la sécu regarde trois fois ta cigarette pour voir si tu fumes pas un joint. »

Le collectif se donne un objectif de deux à trois soirées par an, le temps de trouver le spot et de s’organiser. Ils minimisent la communication, postent juste un teaser sur leur page Facebook. Ils gardent leur lieu secret, jusqu’au jour J où il leur faut envoyer des messages à tous les contacts, ce qui peut valoir quelques entorses au poignet ! Car lorsqu’il s’agit d’obtenir les informations sur le lieu de la soirée, ce n’est pas du tout cuit : le collectif met un point d’honneur à semer quelques embûches à son public, pour lui faire comprendre qu’une free, ça se mérite : « On essaye de ne pas mâcher le travail, que les gens cherchent le chemin. Il faut gagner sa place à la soirée, il faut le mériter. Quand tu arrives à la soirée c’est une victoire ! »

Par exemple, lors de la soirée mi-juin, le collectif a organisé un vrai parcours du combattant : marcher sur l’eau sur un pont à moitié noyé, escalader un mur avec une corde… C’est à la fois un jeu et une réalité du terrain. Ce qui a aussi le mérite de filtrer les personnes qui n’étaient pas tout à faire sûres de venir.

Marseille, ville indomptable ?

À Marseille, la plupart des organisateurs de soirées sont nés assez récemment, il y a peu de collectifs ou de lieux historiques. La durée de vie des collectifs et des lieux semblent aussi très courte. Pourquoi ? Massakre a une idée de la réponse :

« À Marseille, il n’y a pas beaucoup d’initiatives intéressantes, souvent elles sont motivées par l’argent. Ce qui fait qu’elles sont vite essoufflées ou corrompues. »

Des endroits où faire la fête comme on veut, ça ne court pas les rues à Marseille : « Beaucoup de gens qui font des trucs cools mais sans ambitions profondes, ils n’ont pas de vision. ». Le collectif réfléchit à des actions concrètes pour créer du lien social, profiter de la notoriété de Massakre pour initier des projets qui bénéficieront aux marseillais dans le besoin, où aux artistes en quête de visibilité. « On essaie de réfléchir à créer une association en parallèle pour faire des cours, de l’initiation au graffiti, au son, faire marcher l’économie locale, reverser nos revenus à une entreprise qui serait en difficulté… » Avoir un impact sur le terrain tout en restant sincère, c’est leur ambition pour Marseille.

SADH @MTM radio S1EP8

#REDIFMassilia Techno Milita radio, #S1 #EP88ème épisode avec SADH de MassakreBientôt on revient avec une petite surprise pour clotûrer la saison avant une petite pause… Stay tuned.

Publiée par Massilia Techno Milita radio sur Mercredi 20 novembre 2019

Quand la techno prend le tempo

Au coeur des Massakre, le style musical, c’est la techno. Les murs de son, les BPMs qui décollent, là est l’ADN de leur soirées. Au sein du collectif, trois artistes sortent du lot et prennent les platines à chaque événement. Depuis un an, le collectif souhaite mettre en avant ses artistes lors de ses soirées et inviter un seul guest extérieur au collectif. Ils souhaitent ainsi harmoniser le style musical de Massakre et affirmer leur identité : « On s’est perdu en collaborations avec des trucs qui ne nous représentaient pas forcément, on ne regrette pas mais on est passé à autre chose. Maintenant on revendique une identité artistique, on a de très bons retours sur nos artistes (Metrope, Sacha aka SADH ou Basile aka Basile Mrx), on aimerait les faire jouer ailleurs. »

« Nous sommes un sound system urbain, on transporte notre passion et notre motivation, et les gens viennent danser dessus. »

Les membres de Massakre s’identifient aujourd’hui à des collectifs comme Possession ou Le Pas-Sage à Paris, que Jérôme Clément-Wilz a suivi pendant trois ans avant de sortir l’acclamé documentaire Quand tout le monde dort.

Être un peu communiste

Leur philosophie est de proposer une fête gratuite, pour tous, et de se reposer sur le partage et le bénévolat pour l’organisation. Le collectif prône un mode de fonctionnement horizontal pour les prises de décision, et de mise en commun des biens et des humains pour la production, une forme de communisme de la fête : « Les soundsystems ont toujours eu un côté humanitaire, du fait d’avoir un impact sur là où tu vas. On propage notre vision de rester dans le local et dans l’entraide. »

Pour eux, la société est en train d’évoluer, les initiatives altruistes sont de plus de plus nombreuses. Les gens changent de regard, s’informent mieux. Il est temps de penser à changer notre consommation de la fête, au même titre que nos autres formes de consommation. Il n’y a pas mieux qu’une bonne immersion dans une soirée Massakre pour décloisonner nos habitudes de soirées, et remettre les pendules à l’heure. Vivre un moment unique, éphémère, qui concentre tout le plaisir dans une chose : la liberté.

« Le lieu parfait pour une Massakre ? Le commissariat de Noailles ! »