Connaître son ennemi pour mieux le dépasser. On pourrait croire que c’est ce qu’a voulu entreprendre Maoupa Mazzocchetti dans son dernier album Gag Flag sorti sur Les Editions Gravats. Mais cela fait déjà un moment que l’artiste français exilé à Bruxelles s’empare des codes de la musique pop pour les détourner à sa manière. Cet OVNI musical nous a poussé à explorer son propos artistique au-delà de la seule composition. On l’a donc rencontré à Marseille, quelques jours avant son passage au Cabaret Aléatoire pour une soirée du collectif Métaphore.

Si on explore les différentes productions de Maoupa Mazzocchetti, on se rend vite compte qu’il ne suit aucune règle. Il navigue en eaux troubles, entouré de sonorités allant de la techno expérimentale à la techno industrielle voire noise, mais aussi en explorant la synthpop et même le reggaeton. Lorsqu’on lui demande, il se décrit d’ailleurs plutôt comme un chercheur qu’un musicien : « Je n’ai pas l’intention première d’être absolument différent ou dans un format, j’aborde la musique de la manière dont je sais la faire. Je sais faire pleins de choses mais je n’aime pas les styles pures, la « techno » , la « house »… tout ce qui est genré. J’aime bien explorer un peu plus, j’aime arriver à un produit fini qui ne ressemble à aucun style en particulier. »

Poétique de l’accident

Si on en revient aux prémices de son historique musical, Mazzocchetti a débuté en jouant au sein d’un groupe post-punk. Collaborer sans rogner sur ses idées dans la création musicale à plusieurs n’est pas une mince affaire. Bien souvent, les différentes identités au sein d’un groupe ont du mal à évoluer sans se marcher dessus : « C’est bien de jouer en groupe mais il ne faut pas se reposer sur les autres, car on peut tomber dans un truc pas intéressant. Le groupe c’est plusieurs identités qui se confrontent ou fusionnent. Une collaboration avec des concessions, ça ne me semble pas très constructif. »

Son aventure solo l’a confronté à une nouvelle manière de travailler et d’aborder la composition. Seul, face à ses machines, l’expérience est sans limites. Il faut savoir être son propre guide pour arriver à l’aboutissement de son travail : « Bosser seul c’est difficile car on prend ses décisions seuls. On perd du temps sur des choses ou des détails que personne ne remarquera… On définit soit même l’erreur et ses propres limites. »

« J’aime bien bosser avec l’accident, surtout quand je bosses avec des synthés et des boites à rythmes. La fausse note devient fausse au moment où tu le décides, c’est comme avec des instruments. »

Video killed the radio star

Son nouvel album Gag Flag s’inspire de la pop et des codes communément associés à ce genre musical. Maoupa a créé un personnage fictif baptisé Snippet Boy, qu’on retrouve en couverture de l’album et qui représente cette culture. Un personnage parfait, souriant, lisse, qui a soif de pouvoir et de réussite. Une certaine représentation de l’idéal créé par la société capitaliste. Si l’on voit là un acte plutôt engagé et politique, qui dénonce une société du paraître, il nuance l’idée : « On est encerclé par la politique quoi qu’on fasse. Le sujet de l’album c’est l’exploration de la pop et de toute la communication mainstream qui y est associée. J’ai exploré la satire du mainstream. On n’achète plus de musique, on achète un produit, un univers qui nous attire. »

Quand on voit que les artistes pop ultra-médiatisés font les premières pages des Télé Loisirs et consorts, on en oublie assez souvent ce qu’ils produisent musicalement. L’image prend alors le dessus sur le contenu musical. Depuis combien de temps ? Pour Maoupa, l’avènement du clip à l’ère MTV aurait quelque chose à y voir : « MTV a détrôné la radio, c’est grâce à elle que les clips existent. D’ailleurs le premier clip passé sur MTV c’est celui de « Video Killed The Radio Star », c’est vraiment symbolique ! »

Tuer le game du cycle promo

Il y a clairement un souci d’image dans cet album. Pour son lancement, Maoupa a savamment orchestré le hacking de cinq radios qui l’avaient contacté pour un live show inédit. Chacune était persuadée qu’elle allait diffuser un set exclusif de Maoupa Mazzocchetti, sauf qu’il a en réalité envoyé d’autres personnes jouer à sa place, se démultipliant ainsi en cinq entités distinctes, toutes sur les ondes de villes différentes, et ce la même journée. En l’espace de cinq heures, Maoupa a joué sur Red Light Radio, Rinse FM, Lyl Radio, Kiosk Radio et The Word Radio. Lui et ses sosies ont utilisé des techniques de camouflage comme un masque de Snippet Boy ou un dessin masquant la caméra. L’idée était de refuser l’idée qu’un contenu musical puisse être exclusif, en utilisant cette exclusivité comme un argument de vente, un booster de trafic : la musique est libre et doit le rester.

Gag Flag est un album-concept. Maoupa Mazzocchetti a exploré la musique pop en partant de celle qui l’a marqué : Snakefinger, The Residents, mais aussi l’alter égo Booji Boys de Devo : « Ce type avec un pseudo bébé qui joue de la pop ça m’a marqué quand j’étais ado. » nous confirme l’intéressé.

Pour faire de la pop, Maoupa a exercé un vrai travail sur la construction des morceaux de Gag Flag. Il a notamment choisi de nous garder alertes en découpant les morceaux. Il fallait avant tout trouver le rythme, la mélodie ou le riff qui tappe, et qu’on retient facilement. Les tracks sont très courtes et respectent globalement le format radio de 3 min. 50 sec. maximum. Toute une réflexion de fond pour en faire le produit faussement pop de l’année.

Maoupa semble là aussi dénoncer la consommation rapide de la musique : plus ça va, plus les morceaux pop sont courts, on consomme la musique comme on mange un yaourt. Soundcloud est devenu le supermarché du genre, on survole les tracks sans les écouter en entier, on peut choisir à quel endroit on souhaite positionner la lecture… pour un minimum d’attention, et par là un minimum d’intérêt.

Le sampling, moteur de la musique contemporaine

Maoupa Mazzocchetti fabrique tous les sons lui-même avec ses machines analogiques, sa voix, voire parfois du field recording. Mais il tient à préciser : « Que je ne suis pas un conservateur analogique qui dit qu’il faut tout faire soi-même. Je bosse avec ça car j’aime bosser avec ça. Mais je m’en tape qu’un mec utilise un ordi, un gobelet ou n’importe quoi d’autre ! »

Malgré une démarche analogique, il ne souhaite pas être considéré comme un puriste reniant les artistes qui samplent leur productions, et se dit même fasciné par la génération internet qui s’empare de tout ce qu’elle trouve dans la toile pour créer quelque chose de nouveau.

« La plupart des gens qui crachent sur le sampling ne pigent rien à la musique contemporaine du 21ème siècle. Les artistes qui utilisent des samples très fragmentés, ça fait penser à du jazz, c’est de la musique libre. »

Maoupa achève de nous démontrer son indifférence des codes lissés de la promo en ajoutant : Et les fans sont souvent très puristes là-dessus, plus que les artiste ou les musiciens. » Avis à tous les acharnés des commentaires.

Clara! y Maoupa

Cette année a été également la sortie d’une collaboration inédite, Clara! y Maoupa, un EP lui aussi lâché sur les Editions Gravats. Clara est une amie de longue date de Maoupa, proche du label PRR! PRR! sur lequel il a signé son premier EP 14.07.A. Depuis quelques années sur Bruxelles, Clara joue du reggaeton à la sauce expé : « Clara est une fille très assumée, indépendante, elle déteste la misogynie mais elle adore le reggeatton. Elle a une position hyper féministe : elle prend tous les clichés de l’homme macho et elle les renverse. »

C’est lors d’un show au Bozart Festival que Maoupa s’est extasié devant les productions latines de Clara, qui mélangeait des classiques du genre avec des versions instrumentales pour un effet assez club. La collaboration a tout de suite pris, et Gravats s’est positionné pour sortir leur EP commun : « On voulait diffuser ce projet comme un duo, ce qui est le cas car on discute beaucoup, on fait des édits, on bosse ensemble. Elle ne connait pas le mode d’emploi des boites à rythmes et des synthés, c’est une vraie collaboration, deux caractères qu’on fait cohabiter. »

La musique électronique libre joue à cache-cache

La musique électronique a aujourd’hui toute sa place dans les clubs, mais elle s’est standardisée. Elle doit respecter des normes sonores, de sécurité, et une certaine logique de rentabilité qui fait flamber les prix, réduit la diversité dans la proposition musicale, qui finit par s’uniformiser. Ce mouvement qui était au départ gratuit, libre et populaire est aujourd’hui bien plus gentrifié que la plupart de ses adeptes ne l’admettent. Les collectifs qui essaient de trouver une alternative à ce format se voient vite stoppés par la réalité monétaire des choses. Dans un centre-ville, une zone libre de ce type semble de plus en plus compliquée à mettre en place.

À Marseille, le collectif Metaphore est un bon exemple d’alternative. Ils ont construit un lieu propre, une « zone libre » en marge de la ville, bien que leurs soirées soient parfois diffusée dans les clubs du centre. Pour vivre heureuse, la fête libre doit-elle désormais vivre cachée  ? Maoupa a également tenté l’expérience avec les soirées Orpheu à Bruxelles, qui prônent elles aussi une certain parti pris.

« Quand on faisait les Orpheu on voulait proposer un genre de musique qui a le cul entre deux chaises, celui qui ne passe pas en club ni en salle de concert. Mais en club l’écoute n’est pas la même, ce genre de musique pourrait et devrai être diffusée en format concert, c’est dommage que ça ne se fasse pas. »

On rencontre aussi des difficulté à faire passer des lives électroniques dans des clubs car ils ne sont souvent pas faits pour ça sur le plan acoustique, et que le public est plus habitué à voir un DJ aux platines. Les artistes live manquent encore beaucoup de visibilité sur la scène électronique française. Ainsi, Maoupa Mazzocchetti construit chaque sortie d’album autour d’un live, mais se voit contraint de l’adapter au format club : « Le live que j’ai avec Gag Flag est assez versatile. Il prend plus son sens dans une salle de concert mais il marche aussi en club, je l’ai d’ailleurs joué à Kiev (ndlr: au Closer) et au Positive Education. Je modifie un peu les tracks pour que ça soit plus vénère alors qu’en concert je joue plus expérimentale, pour aller plus loin. Il n’y a pas la même obligation qu’en club, où il faut que ça danse. »

L’avènement du tout Djing ?

La musique électronique est foncièrement associée au djing, on voit bien que les artistes qui produisent tournent moins que les DJ. Les lives disparaissent au profit du djing : plus simple, plus adaptable, il prend une place omnipotente sur la scène des musiques (électroniques) actuelles. De l’avis de Maoupa : « la musique électronique n’a pas avancé dans ses moeurs. Les gens qui produisent la musique vont être joués par pleins de DJ, mais le producteur en question va beaucoup moins tourner qu’un DJ. »

Le DJ coûte moins cher et il est évident que dans une logique capitaliste, le live a moins d’opportunités de fleurir. Le business passe avant le propos artistique à chaque fois qu’un programmateur regarde le nombre de likes sur facebook et de vues sur soundcloud avant d’écouter un artiste, la notoriété restant ici l’élément-clé de la décision finale.

Maoupa Mazzocchetti tournent quand même essentiellement en clubs avec son projet live, ce qui prouve que tout n’est pas perdu : « C’est bon signe que les lives risqués puissent se retrouver en club. J’ai pu y jouer avec Lena Willikens, avec Princesse Nokia… Ce n’est pas nécessairement que le genre musical qui créé des liens. » Au delà des carcans du club, et si l’avenir du live électronique se trouvait d’abord dans le décloisonnement des genres ?

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Source : Maoupa Mazzocchetti Facebook