Danny Wolfers fait parti de ces personnes qu’on appelle communément des geeks, des nerds, des passionés d’informatique qui peuvent rester des jours enfermés devant leur écran, à trifouiller leurs machines. Cette persévérance a approfondi ses connaissances en la matière et engendré une belle maîtrise des dites machines, qui s’entend par la qualité des sons qu’il produit. Sous le nom de Legowelt, il revendique son appartenance à ce groupe de chercheurs-freaks, ces personnages incompris d’une société normalisée, malgré leur érudition dans certains domaines.

Lorsqu’il joue en live, Legowelt se munie d’une tablée de claviers et synthétiseurs, les cables électriques pendouillants à droite à gauche, et lui, naviguant dans son élément avec une fluidité remarquable. C’est le genre d’artistes à poster la photo d’un clavier JVC KB700 de 1983 sur Twitter comme un trophée. À mi-chemin entre un compositeur de B.O. de jeu d’arcade et un musicien fou, on ne s’étonne pas de le voir invité de la Redbull Radio avec Soichi Terada et Shooters pour l’émission Digging In The Carts, centrée sur les musiques de jeux vidéos japonais.

Son dernier album, Legendary Freaks in The Trash of Time traduit à la fois sa personnalité introvertie, sa maîtrise des synthétiseurs vintage rares et l’exploration sonore des machines poussée à son maximum. Il rebrousse le chemin du temps et renoue avec les débuts de l’électronique, où le clavier est au centre de la composition.

L’album débute en douceur, avec un morceau très nuageux, space house et injection de THC dans le player. My Life in a Bush of Spaceweed nous enfonce petit à petit dans son univers déconnecté, son exoplanète Legowelt attirant autant les comètes que les satellites aux ondes négatives. Dans le même style, on retrouvera le morceau Whatever Happened to Surfhouse? quelques plages plus tard : linéaire, entre deux tempos, un rythme fluide et doux. Le rythme est modéré, accompagné d’une nappe d’aigus très synthétiques contrebalançant le tout, comme deux opposés qui n’arrivent jamais à coller. L’équilibre parfait pour rester pile dans le creux de la vague, sans décrocher, ni s’enfoncer.

Le trip prendra sa forme la plus douce avec Northsea Wisdom et Axumisia, deux titres très ambient, sans aucunes ondes négatives, une touche de pureté qui navigue dans les eaux troubles des disques durs.

Au presque centre de l’album, Trips in Polarius fait office d’entre-deux, entre la surf house et l’obscur Revenge of the Nerd. La boucle rotative très présente dans l’album nous fait marcher dans un circuit hors de contrôle, comme un sentiment d’étouffement, emprisonné dans un mécanisme que l’on ne maîtrise pas. On retrouve ce type de sensations dans Legendary Freaks, avec un surplus d’éléments perturbant notre routine circulaire.

L’album gagne donc en intensité à partir Revenge of The Nerds, morceau plus personnel qui explore différentes tonalités, comme un dialogue intérieur. On ressent à la fois de la détresse et une détermination pour la combattre. C’est la révolte de l’ombre qui se déploie, pas à pas : le réveil de l’intelligence artificielle, la revanche des trop longtemps sous-estimés, désormais en passe de reprendre le pouvoir. L’idée suit sur le très acid techno Computer Paradize, certainement le morceau le plus froid de l’album. Il invoque la musique répétitive à son essence, comme un point culminant qui évoque la dureté de notre environnement et de notre sentiment d’exclusion, de non-appartenance.

Mais la descente aux enfers n’est pas envisageable, et l’on s’en rend compte avec le majestueux Beyond The Mind of Man. Legowelt se permet de sampler de la musique classique avec l’envol d’un violon chantant la nouvelle saison. Saison qui fleurit dans notre champ psychédélique, perturbant nos sens, semblant retranscrire une séance d’opéra sous LSD.

Un nouveau trip commence d’ailleurs à partir de New Stories : le tourbillon reprend forme, retrace son axe linéaire avec ses obstacles, et l’on s’abandonne à des sauts périlleux pour attraper une dizaine d’étoiles. Ces phases d’excitation soudaines sont comme des braises qui crépitent à l’approche d’un nouveau corps vivant à consumer. Le trip prend fin avec La Guerre Aux Rêves, une track brumeuse où les visions noires prennent finalement le dessus sur le paradis blanc. Les marcheurs de l’ombre envahissent l’espace onirique, comme un virus endémique.

Les corps étrangers s’adaptent à leur nouvel environnement, et fusionnent avec le nôtre. On se croit sorti d’affaire, prêt à repartir comme si de rien n’était en éteignant l’ordinateur, la console, le mégot, ou après avoir fini sa nuit de sommeil. La vérité, c’est que ce voyage tumultueux laissera une trace indélébile dans notre esprit, brouillant certaines pistes ou réveillant d’autres niveaux de pensées.

La tournée de Legendary Freaks in The Trash of Time a déjà commencé, Legowelt passera notamment au Rex à Paris le 24 novembre.