Passionnés de vinyles, le collectif Kommunados propose une nouvelle façon de consommer et de produire la musique électronique à Barcelone, ville-mère des plus gros festivals d’Europe. Leur premier projet s’oriente vers l’organisation de soirées, avant de se tourner rapidement vers le studio de production et la création d’un label, Kommuna Tapes. Leur volonté de donner une nouvelle impulsion à la scène underground locale soulève peu à peu une vague créative où vinyles, labels indépendants et événements insolites font danser la capitale catalane.

De la warehouse underground au club traditionnel

Les premiers pas de Kommunados à Barcelone se dirigent vers Poblenou, un quartier post-industriel en reconversion – soit le lieu parfait pour organiser une soirée. Le premier event lancé sur Facebook a un aspect de barbecue entre potes : « On visait 100 personnes, on avait chacun 50 tickets à vendre à la main aux gens qu’on connaissait. Au final, une semaine avant l’event, on s’est rendu compte que tout le monde avait tout vendu ! »

Le succès de leur événement les pousse à s’organiser de manière plus professionnelle. Un vent de panique souffle un moment au sein de l’équipe, qui ne ne manquera au final pas d’idées pour s’assurer du succès de la soirée :

« Une semaine avant, on a loué une voiture pour faire tous les Dia de Barcelone et acheter les boissons, un frigo et quelques meubles car la salle était vide. Le stress était au maximum mais la soirée fut mythique. »

Un premier coup bien calculé, qu’ils recommenceront deux fois de suite. Pendant ce temps à Barcelone, le collectif Awkward organise lui aussi des soirées techno, mais avec un format de nuit durant jusqu’à 6h. Grâce à leur identité visuelle très recherchée et leur communication 2.0, leurs soirées sont toutes sold out. Cependant, la police ne manque de les amender, ce qui finit par les forcer à fermer boutique. Le risque que la police interdise une soirée à cause du bruit est très élevé à Barcelone, ce qui empêche la prolifération des warehouse party, voire de toutes soirées en dehors des clubs et des sentiers battus. Pour contrôler les vagues exponentielles de touristes-clubbeurs, la loi catalane est très stricte, et tout le monde se souviendra de l’exemple d’Awkward qui n’aura pas su la surmonter.

Kommunados préfère donc se rallier à la scène club pour ne pas prendre de risques. C’est aussi le moment qu’ils choisissent pour commencer à booker des artistes internationaux : « On avait une résidence au Slow au début, c’est un petit club mais avec une ambiance sympa, une première étape pour se faire des contacts. »

Voyant la communauté s’agrandir, ils commencent à viser plus haut dans la pyramide des clubs barcelonais : « On a maintenant un partenariat avec l’Upload au Poble Espanyol, on kiffe vraiment cet endroit. Le patron est sympa, c’est un truc pas trop gros de 200 personnes. Notre concept de de base c’est d’être une communauté, et on veut garder les prix bas. Cela nous a pris du temps de trouver un club en harmonie avec ces idées. »

Une chaîne Youtube comme support de réseau

La programmation des DJs ne fut pas très difficile pour Kommunados, qui s’est essentiellement appuyée sur le réseau de leur chaîne Youtube, CMYK : « CMYK a été crée il y a trois ans, c’est une chaîne un peu pionnière parmi les chaînes youtube de digging électro. C’est un style de musique qui était accessible à ce moment-là, donc cela a bien pris. Maintenant d’autres chaînes prennent mon filon, je n’ai plus le temps de m’en occuper. » nous raconte Eric, créateur de la chopine.

Entretenir une chaîne Youtube et partager du contenu exclusif n’est en effet pas de tout repos : « Je voyageais régulièrement à l’époque, je chinais des vinyles dans toute l’Europe. Dès que j’allais quelque part je regardais les nouvelles sorties des records shops ». Les goûts des membres de Kommunados ont un peu changé depuis, la fibre digitale ayant pris le dessus : « Maintenant on est à fond sur Discogs. On dig beaucoup mais d’autres choses, comme des records des années 90-2000. On est toujours au courant de ce qui se passe mais c’est plus intéressant de regarder les sorties vintage, comme peut le faire Nicolas Lutz ». Le dit Nicola Lutz est justement l’exemple parfait de l’artiste qui était inconnu en Europe et qui est arrivé sur la scène depuis qu’on s’intéresse davantage aux sons originels. On retrouve là une certaine lubie de la musique électronique à raviver l’essence originelle, la première fièvre créatrice, et à emprunter ces chemins que d’autres auraient oubliés.

« Les gars qu’on invite à Kommuna ne jouent pas en festival »

« Nous avons toujours booké des artistes avec lesquels nous avions une relation, ce sont souvent des artistes que l’on suit depuis un moment, que l’on a découvert lorsqu’ils étaient anonymes. C’est toujours une histoire de connexion. » La chaîne Youtube reste le premier point de rencontre avec ces nouveaux artistes : des artistes comme Domeniko Rosa ou XDB ont pris contact avec le collectif via CMYK et ont tissé des liens naturels, des échanges de contenus qui se sont ensuite transformés en liens d’amitié. D’autre artistes comme Cabaret ou Slowlife ont joui de la notoriété de la chaîne pour se faire une réputation et leur rendent l’appareil aujourd’hui. C’est une relation à double sens, tout le monde est gagnant. Selon Kommunados, partager la passion de la musique ne devrait pas devenir un business froid et sans interactions :

« On aime le côté humain de nos bookings, on invite toujours les artistes à dormir chez nous, ça créé tout de suite des liens. Notre modèle est à l’opposé d’une grosse machine comme le Sonar. »

Un nouveau souffle à Barcelone

Si la scène électronique à Barcelone a connu des vagues, elle n’a jamais réussi à décoller comme à Paris ou Berlin. Installés depuis plusieurs années, Kommunados sait très bien en expliquer les raisons : « Quand je suis arrivée ici en 2010 il y avait seulement l’Apolo et un autre club qui faisait des soirées avec des têtes d’affiche comme Bicep pour seulement 5 euros. Personne n’a suivi le mouvement, la ville est restée dans l’ombre de cette culture. C’est difficile de perdurer car les gens vivent à Barcelone pour une courte durée,  il faut recommencer à zéro tous les ans. Mais vers 2015, au moment où on a créé Kommuna, on a senti que quelque chose bourgeonnait à nouveau. On sent qu’on peut construire quelque chose ici, la ville est petite, tout le monde se connaît dans le milieu, on est tous amis. »

Kommunados est devenu un label depuis l’année dernière. Leur 2ème EP Phaenomena vient tout juste de sortir. Ils y ont invité des artistes extérieurs au label : Tom Ellis, Adva, Barbir et Nicolas Kazimir. Le ton se rapproche de la micro house, il en dégage des émanations brutes de métaux rigides et de bruits distordus.

Barcelone voit de nouvelles initiatives créatives, quatre nouveaux labels vinyls se sont créés dans les six derniers mois, un nouveau record shop a ouvert, ainsi qu’un club techno : « Le Red58, qui a ouvert ce week-end à Barcelone, devrait être un game changer. Ils nous ont demandé d’être résidents, ce serait une opportunité pour nous de nous rapprocher du centre, car faire venir les gens jusqu’à l’Upload n’est pas toujours évident. »

Lutter pour une reconnaissance de la femme dans la musique électronique

L’égalité des sexes est un combat de tous les jours. La musique électronique reste majoritairement un monde masculin, parfois très fermé. Les femmes haussent leurs voix en dévoilant leur difficultés à se faire reconnaître, en portant des messages féministes, en se rassemblant sur scène ou en studio. Si voir The Black Madonna en 3ème position du top Resident Advisor apporte un sentiment d’accomplissement, on est encore loin du compte et Rubi, DJ et membre fondatrice du collectif,  l’a bien senti : « On est toujours en minorité. Au. nouvel an, je me suis retrouvée à jouer sur un line-up entièrement masculin, entourée de 15 mecs. Partout, il n’y a que des hommes. Je les adore, mais il y a comme un manque. »

Pour la journée de la femme, Rubi a donc créé un événement 100% féminin dans une warehouse vers Hospitalet, en banlieue proche de Barcelone. Ce n’est pas un évent électro, il y aura des femme entrepreneurs, des peintres, une chanteuse folk… À l’échelle locale, cet événement est une première dans le genre, et Rubi ne manque pas d’avouer qu’elle a préféré le faire en son nom plutôt qu’en celui de Kommuna afin de garder l’exclusivité du sexe.

mistress barcelona

Autre événement barcelonais, les soirées Mistress sont l’exemple parfait de l’émancipation de la femme dans le monde de la musique électronique. Depuis un an, toutes les deux semaines, le Macarena se fait envahir par une horde de djettes aux platines avec une foule d’amatrices sur la piste. Ce type d’initiative inspire et conforte la gente féminine sur l’idée qu’il est possible d’avoir une voix dans ce milieu, de se faire accepter en tant qu’artiste et non en tant que « femme artiste ». La lutte pour la reconnaissance n’en est qu’à ses prémisses, mais les premières lueurs de changement se font sentir. L’excitation grandit, il faut la saisir au vol.

C’est dans une ville en pleine effervescence que Kommunados joue ses cartes, entre les sorties vinyles de leur label et l’organisation de soirées adressées aux passionnés. Leurs projets rassemblent et permettent d’instaurer l’unité dans une communauté divisée, souvent segmentée entre locaux, expats-résidents et touristes. Le collectif s’est intégré avec succès à ce paysage local fragmenté, jusqu’à devenir l’un des acteurs principaux du renouveau de la scène électronique barcelonaise.