George Miller délaisse l’humour trash et absurde pour se confronter à ses démons, avec son nouvel alias Joji et un 1er EP chez 88rising, In Tongues. S’inscrivant dans une veine lo-fi, entre R&B alternatif et néo-soul, Joji s’adonne à l’introspection à travers à une esthétique de la réminiscence mélancolique. 

George Miller a.k.a Filthy Frank est une star du Web avec ses vidéos à l’humour noir, trash, parfois absurde. Cet artiste d’origine japonaise ayant vécu une grande partie de sa jeunesse en Australie est l’auteur de quantité de sketchs bizarres depuis qu’il est adolescent, et récolte des millions de vues sur ses vidéos. Sa popularité a notamment décollé en flèche avec le buzz inattendu d’un phénomène dont on aurait pas pensé vous parler un jour ici : le Harlem Shake.

Mélomane à ses heures perdues, Miller invente aussi dans son show le personnage de Pink Guy, qui va lui permettre de laisser libre cours à ses velléités de rappeur, expérimentant un flow décomplexé aux paroles vulgaires sur des prods assez efficaces, révélant de temps à autre quelques fulgurances mélodiques. Il sortira en 2014 une première compilation, simplement baptisée PINK GUY, avant de revenir début 2017 avec une énorme mixtape de 35 titres nommée Pink Season. Sur ce second volet, il atteindra la 70ème position du Billboard 200, ce qui le poussera à donner une nouvelle ampleur à sa carrière de musicien.

Aujourd’hui, Miller a décidé de laisser de côté l’univers loufoque de Pink Guy pour s’investir plus sérieusement dans un nouveau projet baptisé de son surnom, Joji. Sous cet alias, il avait déjà été l’auteur d’une discrète mixtape baptisée Chloe Burbank Volume 1, introduisant un univers hip-hop à l’exact opposée de Pink Guy, et qui trouve aujourd’hui son véritable point de départ avec In Tongues. Avec une vaste audience déjà acquise à son univers, ce premier EP ne pouvait de toute façon être qu’un succès instantané. Les millions de vues sur Youtube et Spotify sont en effet bien là en l’espace de quelques semaines, et ce malgré des chansons qui tendent plutôt du côté d’un R&B intellectualisant à la Frank Ocean.

Si le public semble conquis, ce ne serait donc pas seulement grâce au succès de sa chaîne Youtube ou de son personnage de rappeur en collants roses. Puisant dans les horizons musicaux d’artistes comme Childish Gambino, Franck Ocean ou James Blake, cet EP de George Miller est une douce plongée dans un océan lo-fi à base de mélancolie et de basses finement ciselées. À y regarder de plus près, le titre le plus fort reste le premier single Will He, synthétisant l’essence de ce nouveau projet avec une instru lancinante où les résonances nous enveloppent dans la sublimation du remord.

Délaissant son flow extatique et cru au profit d’un chant profond et sincère, la voix de Joji coule lentement d’une prod à une autre, réussissant à hanter certaines mélodies comme Bitter Fuck ou Window. Les 16 minutes et les six pistes s’enchaînent avec aisance, donnant l’impression d’un seul et même tissu musical – tout en parvenant à s’ouvrir à la lumière avec la mélodie apaisée de Pills ou l’outro flottante au ukulélé de Worldstar Money.

Si elle n’est pas parfaite, sa transition vers une version « sérieuse » de la musique s’exécute avec une belle maîtrise, témoignant d’un certain recul critique sur ce qu’il compose. Son esthétique se heurte néanmoins à la répétition des mêmes motifs, assez cohérente sur un EP aussi court, mais en mesure d’épuiser l’auditeur sur un format plus long. Prévoyant une nouvelle sortie en 2018, vraisemblablement au début de l’année, nous verrons si George Miller a l’étoffe de ce qu’il souhaite devenir : d’un blagueur de Youtube à un musicien à temps plein.