Dès son premier EP Sis sorti sur Club Chai, on a su que Jasmine Infiniti n’était pas là pour enfiler des perles. Cet EP posait déjà un appel à une sororité généralisée, pour que toutes les femmes cis, queer ou trans puissent s’appuyer les unes sur les autres. Côté son, Sis est un EP dur, aux sonorités métalliques, comme le bruit d’une scie qui transperce les barres de la prison qui l’enferme. On y entend vite que les influences de la new-yorkaise vont de la techno de Détroit à la drum & bass actuelle, mais aussi à des nouvelles stars R&B comme Shygirl ou IAMDDB, et à d’autres artistes réinventant le ballroom à la sauce queer comme LSDXOXO ou Lotic.

Jasmine Infiniti aime mixer des bassline techno très rapides à des morceaux pop ou R&B, avec des paroles soit engagées, soit entraînantes, qui vont automatiquement donner confiance en soi et libérer le corps. Cette puissance imparable du remix cheap, nous en avons fait les frais l’année dernière au festival Unsound, et on peut vous en garantir les effets.

« I love a reconstructed ballroom beat, r&b undertones, and somber vibes but making it techno » – Jasmine Infiniti à The Fader

C’est donc naturellement qu’on tend une oreille attentive à la sortie de son premier album BXTCH SLÄP. La matière est brute, noire, mais aussi complètement club. C’est comme un fouet en cuir sur un torse humide, avec l’injonction de danser, plus fort, intensément. Dès les premières notes de l’intro, on est pris par surprise par un sample du Seigneur des Anneaux, avec la tentation de Galadriel de s’emparer du dit anneau : « In place of a dark lord, you will have a queen. » Le titre part ensuite dans des rythmiques techno, mais la résonance du mot queen continue d’en ponctuer les six minutes : Infiniti entre sur la piste et compte bien faire savoir son titre autroproclamé de souveraine des bas-fonds.

Au fil des morceaux, la claque s’opère d’abord sur GHETTRO, un des titres les plus en tension de l’album. On garde ensuite le rythme comme sur un tapis de course avec DEMONHOLE, SPOOKED et HOWEVER. Une bitchslap qui se fait de plus en plus excitée, comme sur les bangers techno YES, SIR et BE READY où les samples de voix sont calés sur le kick en quatre temps. Le démon a frappé, il résonne dans notre tête et bientôt, il nous faut un doliprane.

Les voix sont vraiment essentielles dans cet album, elles amortissent la brutalité du beat et le choc de certains kicks. Ce sont des murmures, ces inconnu.e.s qui dansent à côté de nous, répétant nos gestes, sans un mot. Cet espace rassurant nous évite de nous confondre avec la dure réalité de ce que nous faisons subir à notre corps. On le voit avec WELL FAIR, titre qui s’enfonce le plus dans la hard dance, où le rythme est trop rapide pour que les voix prennent le dessus, elles finissent naturellement par s’étouffer. En opposition, les premières notes douces débarquent pour <3 (HEART), qui s’approche plus d’une house lo-fi, et comme un baiser volé, montre la facette la plus apaisée de l’album.

Avec BITCH SLÄP, Jasmine Infiniti équilibre parfaitement les ambiances et les émotions, stimulant à la fois le physique et le psychique entre injonction à la danse, au lâcher prise du corps, et bouillonnement mental. Dark rooms et voguing plutôt que froideur métallique et kicks en tunnel, elle réinvente la techno avec comme nouveau décor la ballroom et non plus la warehouse.