« Le gqom, le g-quoi ? » Difficile de ne pas vous être posé cette question, si l’actualité club fait partie de votre quotidien. La curiosité vous a peut-être même poussée à cliquer sur une playlist ou une sélection pour découvrir le genre. Peut-être même que, subjugué par cette avalanche de beats secs, arides et nerveux, vous vous êtes convertis à le gqom, reniant la mollesse de la techno.

C’est, grosso-modo, ce qui est arrivé à Sébastien Forrester, membre fondateur de l’association qui porte bien son nom, Gqomunion. Une claque au détour d’un mix, et il n’a plus décroché depuis. Durban, ses scènes électroniques, ses producteurs et ses tubes, plus rien n’a de secret pour lui qui, depuis une petite année, tape aux portes des clubs de la capitale française pour proposer cette musique si nouvelle, mais à la fois si familière. Une musique urgente et dansante, féroce mais accessible, faite pour jouir mais foncièrement sombre.

On étouffe, dans le gqom – ou qom. Tout est sombre, hypnotique, terriblement oppressant. À l’image, sûrement, de la rue, des quartiers où vivent une jeunesse délaissée et désabusée, d’une partie de la ville de Durban, ou de l’Afrique du Sud même. Une rue où le gqom trouve sa place, jouée à pleine balle dans les taxis, loin des clubs huppés, là où l’urgence prime.

Tout le paradoxe des musiques dites non-occidentales se retrouve dans le gqom : sur une base connue, vue et revue de la musique répétitive de club, de techno jusqu’au hip-hop, s’ajoutent des éléments nouveaux pour nous, européens : des chants traditionnels zulu, des inspirations de la kwaito house (déjà popularisée par DJ Muyava et son énorme hit, « Township Funk ») et un art du contretemps déstabilisant. Ajouter à cela le broken beat, la grime, une production sans calcul ni théorie sur Fruity Loops, une propension à pousser les basses au maximum, tout le temps, partout, et vous avez une idée de l’impact d’un track de ce genre sur un soundsystem digne de ce nom – et sur nos corps. Un frisson qui va de la tête aux pieds, sans prendre le temps de passer par notre cerveau, et qui n’a pas fini d’essaimer chez nous. Welcome to Durban, en musique et en interview.

Hello Sébastien ! Merci d’avoir accepté de répondre à ces quelques questions. Tout d’abord, comment ça va ?

All good, fraîchement de retour de Berlin. Pour ma part, j’adore cette ville. Le gqom y est d’ailleurs assez présent dans les clubs j’ai l’impression, ça fait plaisir de constater que la musique circule et que les connexions se font.

Il y a quelques semaines avait lieu une Gqom Night au Hasard Ludique : comment était la soirée ?

Incroyable, immense énergie. Dominowe nous a littéralement sidéré avec un set à 90% composé d’inédits ! Nan Kolè a joué ses tracks récents et énormément de pépites. C’est un sacré défricheur, il est très immergé dans la scène de Durban, il fait un peu figure de parrain, d’où son surnom « Malumz ». On a croisé beaucoup de danseurs, tous nos potes étaient de la partie, le Hasard Ludique nous ont reçus de la plus royale des manières. Le talk, animé par Rinse France et Andy4000 en début de soirée, a permis de mettre en lumière toute la complexité du gqom, du contexte dont il a émergé… Extrêmement intéressant. On avait la chance de compter aussi parmi nous Mike Calandra, co-réalisateur du documentaire « Woza Taxi« , et Tebo, sud-africaine résidant actuellement à Paris.

Pardon d’avance, mais question obligatoire : c’est quoi, le gqom ?

Sans faire dans la description savante foireuse, il s’agit d’un genre hybride de musique de club propre à Durban en Afrique du Sud, qui mélange rythmiques traditionnelles zulu, kwaito house, afro-house et hip-hop trappy, avec un accent mis sur les percussions, toujours massives, très fortes dans le mix. Le son est froid, sec, le beat saccadé, concassé, loin des codes du 4/4 omniprésents dans la house. Les deux autres ingrédients récurrents sont les samples vocaux de chants zulu sur les contretemps et les synthés trance du logiciel Fruity Loops, très acides, typés 90’s.

On sent que la musique est plus qu’une bande son – elle semble être le vecteur d’une culture, d’une identité. C’était quoi, votre premier contact avec ?

J’ai entendu du gqom pour la première fois début 2015, via Fact je crois. Puis c’est un mix des Rudeboyz, duo de producteurs de Durban, pour le magazine Dazed, qui m’a réellement mis le pied à l’étrier. J’ai pris une claque monumentale, à tel point que dans la dance music je n’arrivais plus à écouter autre chose. Dans la foulée de cette découverte, j’ai énormément diggé sur Kasimp3, une plateforme d’échange de sons sud-africaine, désormais inactive. J’ai accumulé des centaines de morceaux et commencé à discuter avec certains producteurs via Whastapp. J’ai fait mes tout premiers DJ sets il y a un an et demi et j’ai tout de suite mixé pas mal de gqom.

Les musiques électroniques disons, non-européennes, n’ont pas une vitrine immense dans notre vie nocturne. Comment avez-vous réussi à convaincre ?

Je ne sais pas si l’on peut dire que l’on a convaincu, il est encore un peu tôt. Le collectif a à peine un an d’existence et sept soirées à son actif ! En revanche, on ne peut que souligner le caractère imparable de cette musique, le public est immédiatement happé par le beat, c’est assez hallucinant à voir.

Le gqom est une musique universelle, il parle au corps et distille un sentiment d’urgence. Sa dimension insurrectionnelle et son profond désir de fête font que notre génération ne peut que s’y retrouver.

Le Gqomunion crew est plutôt confiant je crois, on se développe avec passion et conviction, dans le simple but de propager et partager cette musique, d’inviter les artistes que l’on adore et festoyer avec eux.

Un peu comme le Nyege Nyege Festival – mis en lumière par les Boiler Room, on sent que le regard sur ces scènes est un peu « exotique », comme si le sérieux de la musique était remis en question. Comment vous l’expliquez, cet à priori ?

À mes yeux, il n’y a aucune part d’exotisme. J’ai passé une partie de mon enfance au Gabon, j’ai même appris les percussions là-bas. Les musiques traditionnelles, en particulier la musique africaine, ont toujours fait partie de ma vie. J’écoute du gqom comme j’écoute des musiques de club made in UK ou de l’ambient expé, par exemple. Je pense qu’il faut rejeter tout à priori, c’est en le ressassant qu’on le fait exister. Cela dit, je te rejoins sur un point :

Les courants électroniques issus des musiques traditionnelles font la tendance, c’est inévitable. Je pense au baile funk, au footwork ou à l’afrohouse : le gqom obéit au même phénomène actuellement. Ils séduisent festivals et agences de booking sur la base de leurs régions d’origine, et cela peut donner lieu à une forme de discrimination positive un peu weird.

C’est dommage, mais cela donne aussi énormément d’exposition à des artistes qui n’en auraient pas eu auparavant. Je suis personnellement pour lorsque c’est fait avec respect et amour de l’art, mais j’ai peut-être un avis trop romantique sur la question.

Avant de se quitter, un petit top du moment ?

Crédit Photo : © Claire Zaniolo