C’est au petit matin qu’on retrouve Colin, qui nous ouvre exceptionnellement son magasin pour nous accueillir. Une tasse de café dans la main, on découvre la deuxième maison du jeune marseillais, le record shop Extend and Play. Le décor est rempli de souvenirs de soirée, de références à des labels, de t-shirts à vendre et d’une boule disco qui trône vers la fenêtre. On devine que le gérant sort souvent les packs de bières avec ses copains après la fermeture, avec un espace bar et lounge accessible au-dessus des bacs de vinyls.

Génération Myspace et actions locales

Fraichement arrivé à la cité phocéenne, on souhaite connaître un peu son histoire personnelle et celle de la ville. Lui, il s’est forgé une culture musicale dès ses premiers pas sur internet, surfant sur Myspace et autres sites aujourd’hui brumeux : « Quand j’étais petit, j’écoutais beaucoup de musique noire : hip hop, soul, funk… Dès que y a eu internet, ça a ouvert des horizons incroyables, c’est devenu facile de faire des découvertes musicales et de se les acquérir »

Restant fidèle à ses premiers terrains d’écoute, il s’oriente petit à petit vers le trip-hop et la scène anglaise avec sa toute jeune drum and bass : Archive, Massive Attack sont ses chevaux de bataille. L’électro se popularise alors en France avec Vitalic, Boyz Noize et Para One, et Colin s’ouvre davantage à la techno et aux musiques électroniques : « Toutes les musiques ont leur place chez moi, sauf peut-être le rock car je suis moins connaisseur. Je préfère vendre ce que je maîtrise. »

Il est le seul à vendre des vinyles de musique électronique à Marseille, les autres disquaires étants spécialisés dans le rock ou plus généralistes comme Galette Records, qui est tenu par des anciens producteur de house.  Sa spécialité fait sa force et son originalité. Il essaye de faire vivre son magasin en invitant des artistes à jouer en before de leur soirée, ou en organisant des sessions live avec des locaux.

« Chez moi j’invite des locaux et des artistes de passage. Même si ce n’est que pour jouer deux heures en début de soirée un jeudi, c’est toujours cela de pris. Parfois c’est plein, parfois y’a dégun. »

Dernière before en date, le Discult Soundsystem avant la soirée D-mood Records au One Again.

Peu importe la fréquentation de ses événements, Colin est heureux d’organiser ces sets live et de fermer son magasin un peu plus tard. Cela lui permet aussi de nouer des liens avec certains artistes, comme le duo Session Victim qui, à chaque fois qu’ils passent à Marseille, lui passent un petit mot. Pour Colin, la boutique permet de faire le pont entre le set du club et le public : « Pour un DJ qui connait pas la ville et la scène, jouer 4h avant ton set avec les mecs qui vont venir te voir après c’est quand même cool. »

Labels et production

Avant d’être un disquaire, Extend & Play est un collectif, et depuis peu un label de musique. Ils sont trois dans l’association : Serge, Chris et Colin. Ce dernier gère la boutique à plein temps car les autres sont plus âgés et ont une vie de famille. « Serge et Chris ont une culture incroyable, une passion qui les anime depuis 14 ou 15 ans, on a tous notre spectre musical dans le collectif, ce qui fait qu’on a lancé pas un mais 3 labels. Cela avait du sens. » nous explique Colin.

Serge gère le label Lemme Records dont l’univers est proche du cinéma et d’une techno tribale qui se lie parfois aux musiques de film. Il a déjà trois sorties à son actif. Pour Chris, c’est Life Note Recordings, dont le premier EP est sorti en vinyle au mois d’octobre et s’apparente plus à de la house-slow beat. Quant à Colin, son projet baptisé Smoky Windows a fait sa release party le 25 Novembre en collaboration avec le collectif META. Enfin, Extend&Play – label qui regroupera ces trois passionnés – sera lancé en 2018 et réunira les trois projets intrinsèques de ces fous de vinyles et de multiplication des noms de domaine.

Le boom du vinyle : marque d’un malaise générationel

Ça fait déjà quelques années que le vinyle est revenu sur le devant de la scène, changeant son image d’objet fétichiste poussiéreux à un accessoire de la hype urbaine. Ce boom sous forme de revival dans l’industrie du disque peut s’apparenter à un effet de mode, mais l’est il vraiment ? Pour Colin, tout est avant tout ancré dans la culture du Djing.

« Quand tu regardes les vieilles vidéos des DJs qui font rêver tout le monde, ils étaient sur vinyles. Avec leurs 30 ans de carrière, ils véhiculent ces valeurs aux jeunes artistes. C’est facile de les attraper, surtout quand tu tombes sur la magie des premières années. »

 

Les anciens qui, eux, n’avaient pas d’autres choix que le disque platine sont donc devenus des idoles et des modèles, et leur support de diffusion avec. Colin est étonné de voir de jeunes millenials qui n’ont jamais connu le disque venir quand même acheter des vinyles dans son shop. « Mon client le plus jeune a 14 ans, il est grave chaud et mixe déjà mieux que la plupart des gens ici » nous raconte t-il pour l’anecdote, avant d’ajouter : « Le vinyle c’est une passion, c’est comme une relation amoureuse ! Mais c’est contraignant, c’est lourd et cher, il y en a qui persistent toute leur vie à acheter des vinyles, et d’autres qui abandonnent. »

Le vinyle fascine car il appartient à une époque révolue, qu’on regrette parfois de ne pas avoir vécue. Ce conflit générationnel qui revendique le « c’était mieux avant », brandirait-il le vinyle comme symbole de ce foutu remord de pas avoir connu tel ou tel artiste avant son heure de gloire ou sa descente aux enfers ?

Au-delà de cette tendance et de l’engouement pour les chineries sur Discogs, le vinyle évoquerait une remise en question sociale. L’idée d’abandonner notre mode de consommation matérialiste et consumériste à outrance bouscule nos idéaux. Aujourd’hui, on loue autant le progrès technologique que l’on s’attache aux objets d’autrefois, revendiquant par là un retour à ce que certains ont décidé de baptiser le « slow-listening«  (ndlr: écouter un album du début à la fin, pratique en perte de vitesse à l’heure de Spotify.)extend and play disquaire

L’argument des éternels du vinyle est souvent simple : les sentiments, les souvenirs, les odeurs, l’évocation des sens à travers un objet ne peuvent pas (encore) se transmettre avec un fichier MP3.

« Ça dépasse juste le vinyle, les gens ont besoin de revenir à des valeurs plus saines. Acheter quelque chose que tu possèdes, qui traverse les générations, comme un héritage. Tous mes disques je peux te dire quand je les ai achetés, où, dans quel mood j’étais. C’est un truc super important de connecter un objet à la réalité d’un souvenir. On voit ce retour dans toutes les disciplines, regarde le livre, on annonçait sa mort avec l’e-book et en fait non. À terme ça viendra, mais pour le moment on apprécie acheter son journal ou son bouquin. »

En plus de ce rapport à l’objet intemporel nécessaire pour l’homme, jouer sur vinyle serait comme jouer d’un instrument. Le plaisir est le même, on apprivoise la table de mixage, la prise en main du disque, sa pose, son tempo… Cela met des années pour apprendre à jouer. « La légende du son qui est mieux sur vinyle, dans un club ça ne change rien, c’est des trucs d’audiophile ou tout doit être parfait, ça ne justifie pas le kiff. C’est analogique, c’est physique, regarder les sillons qui sortent du disque… Comme la guitare, le toucher n’est pas naturel.  Tu mets du temps à adapter les mouvements de ta main pour jouer les bons accords. Le vinyle c’est pareil, et même après dix ans tu continues d’apprendre. Tu peux toujours te planter, il n’y a pas de sécurité, ça relève franchement le niveau. »

 

La première sortie de son label Smoky Window : Searaime – Casual Frequencies 

Au fil du défilé de jaquettes, on en vient à parler de la scène électronique marseillaise. En tant qu’une des trois plus grandes villes de France, Marseille a tous les atouts pour accueillir une scène locale de musique électronique. Or, avec seulement trois clubs dédiés à l’électro – dont un réouvert depuis septembre – et une petite dizaine de collectifs à son actif, elle peine encore à décoller.

« Il y a beaucoup d’initiatives mais pas beaucoup d’endroits où s’exprimer, et la mairie n’aide pas non plus, on est obligé de faire les teufs de manière illicite. Les gens se marchent dessus, c’est dur de donner une réelle identité à chaque endroit. Et pour les lieux qui existent, tu ne peux pas y aller jeudi, vendredi, samedi, et être sûr que tu vas aimer le son. »

Colin fait référence aux soirées des collectifs qui se succèdent dans les clubs sans trop d’harmonie. On peut facilement voir un jeudi disco, un vendredi techno puis un samedi psy-trance. Les structures sont contraintes de faire dans la pluralité au vu du public encore maigre. Colin a sa petite idée quant au pourquoi le boom de l’électro n’a pas émergé à Marseille. Pour lui, le fait d’avoir un festival comme les Nuits Sonores ou Astropolis depuis seize ans est la clé du succès d’une scène. Il forge des générations en habituant le public à écouter et voir des projets électroniques sur scène.

Quand on le questionne sur les festivals marseillais existants, Colin n’a pas le mot tendre : « À Marseille, on a Marsatac. Sauf que, tous les deux ans, ils changent de direction artistique, on ne peut pas compter sur eux. Ils disent qu’ils mettent en avant la scène locale, mais en vrai ils mettent en avant leurs potes et c’est tout. Ça fait dix ans qu’ils sont là, ils se cherchent encore, ils n’ont pas réussi à garder un projet stable. Ils ont eu une responsabilité, une carte à jouer et ils l’ont pas fait. On a des raisons d’en vouloir à ces gens-là. C’est dommage, on parle de Marseille comme d’une ville authentique, or il n’y a pas un seul festival qui défend ces valeurs. »

Des bouteilles de champagne et des carrés VIP dans les clubs « underground »

En plus du manque apparemment cruel de festival fédérateur à Marseille, on recense seulement deux clubs de musique électronique : le Cabaret Aléatoire et le Baby Club. Et un petit nouveau, le One Again, qui a fait sa réouverture à la rentrée. Pour le moment, c’est un bon signe de développement pour Colin, les collectifs du coin y étant déjà tous passés. Mais le Baby Club et le One Again, qui se revendiquent comme underground, pêchent sur la présence de carrés VIP, de bouteilles d’alcool vendues une fortune, et d’une certaine culture de la sortie dite « pimpante ».

« On dirait que c’est un truc culturel, institutionnalisé. C’est comme ça, tu apprends à faire avec, il y en a que ça soule de voir des mecs commander des bouteilles avec la bougie étincelle dedans. Moi ça me cassait les couilles il y a cinq ans mais j’ai appris à vivre avec, car si ça peut permettre de booker des artistes chouettes, ça reste une bonne chose. »

extend and play marseilleCe qu’on trouve dans son vinyl shop 

Revenons à notre montagne de vinyles. Chez Extend & Play, il y a du neuf et de l’occasion, du nouveau car il faut en avoir, du vintage car c’est le nerf de la guerre. C’est surtout l’occasion qui excite Colin, car c’est là que se trouve selon lui tout l’intérêt du digging : avoir un disque qu’on est le seul à posséder, que personne n’a entendu nulle part, ça motive l’esprit de collection. En fervent défenseur de la scène locale, Colin vend aussi un maximum de productions du coin dans son magasin et sur son e-shop :

« Je mets en avant la scène marseillaise, sur le site il y a une sélection Marseille et dans le magasin un bac « local heroes ». J’essaie de toujours mettre en avant la scène locale lorsqu’on me demande un style. Les touristes aiment bien ça le local, je pourrais leur vendre des disques comme du fromage !  »

Et de nous donner le conseil parfait du disquaire comme mot de fin : « Le disquaire c’est mieux qu’un office du tourisme : quand tu visites une ville, tu vas voir le shop du coin et tu lui demandes des conseils sur où aller. »

Extend & Play est ouvert du lundi au samedi de 13h à 19h à Marseille et possède aussi son e-shop.