Difficile de passer à côté du dernier EP d’Esther sorti sur POLAAR. Bijou de bass music nouvelle génération, Pantome repense les codes du genre et déploie une vision futuriste de la bass avec des emprunts à la musique expérimentale et à la techno industrielle. Originaire de Toulouse, Esther a bataillé pour se faire une place sur une scène encore cadenassée dans son entre-soi. Autodidacte, elle s’est forgée une réputation grâce à son label et collectif Doum Records et son implication dans La Tanière, un studio de production et d’enregistrement. Son ascension sur la scène nationale, son engagement pour les causes féministes, queer et pour les cultures underground nous ont donné envie de partir lui poser quelques questions. En bonus, Esther nous fait aussi découvrir une sélection de jeunes producteurs et productrices de Toulouse, réuni.e.s en une playlist à écouter ci-dessous.

Ton premier EP Movement For The Death of The Kitten sorti en 2019 touche plusieurs recoins de la musique de club, là où ta dernière sortie fin 2020 avait une formule plus resserrée. Était-ce un exercice voulu, ou est-ce que ça t’est venu naturellement ?

L’évolution entre les deux EPs était volontaire. La production du premier EP a été faite à quatre mains avec Basile3, alors que pour Pantome, j’étais seule. En deux ans et demi, j’ai élargi mon champ de vision de la musique. J’ai découvert des rythmiques et des sonorités, notamment avec de nouveaux instruments. J’ai acheté un Moog Dfam, et j’utilise aussi la Pulsar-23 de Soma Laboratory, c’est une machine de fou qui crée des liens entre les drums et le drone, de la pop à la noise. Techniquement j’ai appris de nouveaux tricks, j’ai progressé. Je me suis aussi posée de nouvelles contraintes, celle de rechercher des sons qui sonnent modernes, de ne pas utiliser la fonction loop – sauf si je fais une fixette -, et d’utiliser de moins en moins de samples numériques.

Le sound design est extrêmement précis dans ton travail : est-ce que la production voire le mastering entre tôt en ligne de compte lorsque tu composes ?

Il n’y a pas de routine ou de workflow concernant le mix de mes compositions. Je prémixe mes sons, je passe beaucoup de temps sur un pattern. Je considère que vu que tu passes tellement de temps dans ta soupe, tu as besoin d’oreilles extérieures pour cleaner tout cela, donner une aération à tes compositions. Je ne peux donc pas le faire moi-même. J’ai de la chance d’être entourée de personnes qui sont férues de mix et qui le font pour moi, elles interviennent majoritairement à la fin du processus.

Quels sons t’intriguent le plus ?

La musique de Deena Abdelwahed ! Sa rencontre à une soirée organisée par La Petite au musée Paul Dupuy a été un vrai tournant dans ma vie et dans mon approche de la musique électronique. Elle m’a fait découvrir la bass music il y a quatre ans, alors que j’étais concentrée sur la techno.

Dernièrement j’ai pas mal digué le label SVBKVLT, qui apporte de la largesse avec des kicks gabber. Les références chinoises et asiatiques ouvrent sur de nouvelles sonorités, libèrent de nouvelles paroles. Cela m’a fait le même effet que sur la house avec le mouvement Gqom.

J’aime bien incorporer des sonorités techno indus à la bass, ça part d’une envie de jouer des morceaux qui n’existent pas encore.

En plus ancien, il y a Amon Tobin, et tout le mouvement trip-hop, j’essaie toujours d’en caler dans mes sets. Par exemple, j’ai déjà joué un morceau de Massive Attack sur du Slikback.

Le label POLAAR a fait figure de tremplin pour toi. Comment as-tu rencontré Flore ?

Polaar est le label que je visais depuis longtemps, mais je ne me sentais pas encore prête. Un jour je reçois un mail inattendu de Flore, qui s’intéresse à mon travail. Je lui envoie des maquettes, et elle les valide rapidement. C’était fou ! Flore m’a aiguillée sur les EPs, elle m’a donné des tricks sur la production. On peut dire que la scène bass est plus bienveillante que la scène techno. On se retrouve tous facilement, on échange, il y a une communication fluide. Les rapports sont plus humains, on a été préservés de la starification des autres genres de la musique électronique.

Par contre, dans la bass music, il y a peu de public. Or on est des DJs donc on a tout intérêt à ce que notre musique soit jouée en club, sinon le public ne la connaît pas. C’est important de pouvoir jouer sur des événements qui ne sont pas spécialisés bass music. Je n’ai pas envie que ma musique soit cantonnée aux seuls aficionados de bass.

Dans ton clip Small Black at on Large White Canvas,  et dans ton livestream pour Underscope, la danse occupe une place importante. Quel est ton rapport à la danse, au lâcher prise du corps ?

Je suis une piètre danseuse, je n’ai pas de rythme ! J’ai des impulsions nerveuses face à la musique, mais elles n’arrivent pas au bon moment. J’éprouve une certaine fascination pour les danseurs et danseuses. Pour les soirées Doum que j’ai organisées, je mets un point d’honneur à ce qu’il y ait des danseurs et un.e chorégraphe à chaque fois. Je travaille avec Elvire et Lucia, du collectif Ribbish qui réside dans la friche Mix’art Myrys. Cette nécessité pour la danse dans mes soirées vient d’une expérience personnelle au festival Qui Embrouille Qui. J’y suis allée avec un groupe d’amis, et l’entre-soi dans la danse m’a vraiment interpellé. Les gens dansent pour eux et non plus entre eux. Tu viens avec ta meute et tu ne te mélanges pas. Je voulais casser ce phénomène, avoir une démarche qui permet plus de cohésion.

Quel est ton vécu avec la scène électronique de Toulouse ?

À Toulouse il y a beaucoup de collectifs qui se sont formés jeunes, et avec le temps ils restent une bande de copains fermée. C’est difficile de s’intégrer en tant que femme, il n’y a que des mecs ! Ton rôle c’est de distraire l’assemblée. Je faisait partie d’une de ces bandes, j’ai vite montré mon intérêt pour le mix. Aucun des membres ne m’a soutenue. J’ai dû payer des cours de Djing à un membre de mon collectif…

La seule solution qui s’offrait à moi pour jouer, c’était de créer mon propre collectif. À ce moment-là, je ne savais pas ce que c’était une platine, ou comment créer un label. Quand tu es une meuf et que cela ne fait pas longtemps que t’es dans le djing, les autres supposent que tu fais forcément un truc pas intéressant.

Encore récemment, je me prends des remarques sexistes avant de monter sur scène par des mecs de la scène toulousaine. J’ai dû faire fermer la gueule de certains avec un set en peak time qui a tout envoyé en l’air. Cela montre que tu dois toujours faire mieux, faire trois fois plus que les mecs pour prouver que tu as ta place. Maintenant je sais ce que je vaux, ce que je peux faire, les commentaires me glissent dessus sans m’atteindre. Cette assurance, je la dois à mon travail, il n’y a pas un jour où je ne travaille pas.

Il y a-t-il un militantisme culturel à ce niveau-là à Toulouse ?

Personnellement, je m’investis pas mal pour la scène militante locale. Je donne des cours à des ateliers non mixtes de Djing, je participe à des événements illégaux. Tout ce que je peux acquérir comme connaissances, je veux pouvoir les transmettre, faire figure de référence à mon échelle. De plus, du moment que tu es une femme, tout ce que tu fais c’est politique. Etre une femme dans la musique électronique, c’est une gangrène positive. On reprend nos droits sur un milieu d’hommes ! La création de l’association GDC, tentacule du collectif La Petite, a mis un gros coup de pied dans la fourmilière à Toulouse. Elles proposent des événements safe et une programmation féminine pour leur festival Girls Don’t Cry.

Est-ce que tu suis l’actualité de Music Too ? Quel écho il y a t-il eu à Toulouse ?

Les choses bougent, je soutiens le mouvement et les tribunes. J’essaie de faire bouger les choses à mon niveau. J’avais notamment une émission de radio sur les femmes dans la musique avec Camille Maton sur Campus FM, la première association à me faire jouer. À d’autres niveaux, j’ai subi des trucs pas cools, pas d’agression mais du sexisme. Un exemple, j’ai joué j’ai joué un warm-up au Cri De La Mouette, et un mec me dit avant mon set « t’as intérêt de bien mixer ». Rien de pire pour commencer un set ! Quand t’es une fille tu te fais forcément avoir car quand tu débutes, tu veux bien faire et la pression est énorme. À un moment j’ai voulu tout arrêter.

Esther

Crédit Photo : Mathilde Bourdet

Quel est ton rôle au studio de musique La Tanière ? 

Le Studio La Tanière a été monté par Clement Lines, un toulousain qui est le producteur de Bigflo et Oli. La Tanière se tenait en premier lieu dans son appartement, puis il a eu la volonté de créer un espace à une autre échelle. Clément est venu me voir pour que je rejoigne à son projet, et j’ai proposé de développer le studio dans mon appartement, à 400m du Capitole, en plein centre-ville. Le Studio accueille tous les styles, du trip-hop avec Joy, du rock des années 60 avec Parasol… Mon rôle c’est de conseiller sur les mixs, d’aider Clément à faire des choix. Et ça marche plutôt bien, car sur les huit projets qui ont été présentés aux Inouïs (ndlr: le tremplin pour jeunes artistes du festival le Printemps de Bourges) cette année, quatre sont passés par La Tanière !

Est ce que le confinement a permis une nouvelle solidarité entre les acteurs ?

Le confinement a permis de créer un événement à la station militaire avec tous les collectifs toulousains en septembre. Je suis un peu en colère contre les organisateurs, car les artistes n’étaient pas payés, alors que l’entrée était payante, et qu’ils avaient un bar donc des recettes sur place. La solidarité a ses limites.

Pourquoi as-tu lancé le projet DOUM ? Que souhaites-tu développer à Toulouse avec ce projet ?

Je l’ai créé tout simplement pour pouvoir jouer, car ce qui existait sur la scène toulousaine ne me convenait pas. Je voulais un label de musique futuriste, organiser des soirées avec une scénographie travaillée, des danseurs, tout en proposant un prix abordable de 5€. Pour le label, j’ai fonctionné aux coups de coeur sur les artistes Pardon et Sunn Boo. J’étais seule et j’ai créé une famille. Après la fête au Musée des Abattoirs, j’ai fait une pause avec Doum pour me concentrer sur mon disque pour Polaar. Aujourd’hui je reprend le projet, mais je dois faire un reset forcé après tout ce qu’il s’est passé l’année dernière.

Quelles sont les relations entre la mairie de Toulouse et la scène électronique ?

Il faut être bien vu de la mairie pour avoir des subventions. Doum n’a pas d’aides de la mairie mais a des facilités avec des prestataires grâce à Regards, la boîte de production avec qui on travaille.

Il n’y a pas de lieu dédié à notre scène sur Toulouse, pas d’endroit pour créer, et même pire, depuis quelques années, le maire nous chasse. Pour lui, la musique c’est le diable.

La mairie limite beaucoup les évènements dans le centre-ville. Avant au festival des Siestes Électroniques, il y avait un after, maintenant ce n’est plus possible. Le maire Jean-Luc Moudenc a camisolé la scène locale, il a mis en place un numéro fixe de délation pour les nuisances sonores ! (ndlr: le service Allô Toulouse en place depuis le 1er octobre 2015  est une plateforme téléphonique et application pour smartphone qui incite à la délation des incivilités sur la voie publique, dont font partie les nuisances sonores). La conséquence de ces mesures, ce sont les teufs illégales. L’artiste réagit à la société, il a une rébellion instinctive. Cette crise pousse l’artiste dans ses retranchements et l’amène à se renouveler.

En tant qu’artiste et gérante de label, comment vis-tu le décalage entre la scène parisienne et les autres villes de France ? Quelles sont les difficultés – et aujourd’hui peut être les atouts de se développer ailleurs ?

Quand je suis allée à Paris, c’était les premières fois de tout ! Au début tu te plains et après tu essaies de refaire chez toi ce que tu as expérimenté là-bas. On observe beaucoup de cooptation, de réseaux, ce sont souvent les mêmes qui jouent sur Paris. Il faut que les programmateurs oeuvrent pour l’éclectisme culturel, qu’ils prennent le « risque » de booker des artistes régionaux. Avec le Covid, on observe de nouveaux enjeux pour la programmation, cela permet de découvrir des artistes locaux qui n’auraient pas été sous les projecteurs autrement. Il y a par exemple le projet Underscope, qui met en avant la scène française sous toutes ses coutures. Le livestream que j’ai fait avec eux à la Gaîté Lyrique a eu un vrai impact.

Est-ce que tu peux en dire plus sur ton label et les sorties à venir dessus ?

Le live de la Gaité Lyrique a justement été conçu dans l’idée de construire un album sur mon label avec. J’ai aussi quelques tracks qui vont sortir sur des VA sur les labels (re)sources et Infinite Machine, et j’ai également un projet d’EP sur le langage. Je m’intéresse à des linguistes, et aux parallèles entre l’écriture musicale et le langage. Au niveau des mixs, je viens d’en sortir un pour Tsugi, et j’en ai encore un pour Trax et pour Noods à venir. Et pour finir côté label, on prépare une nouvelle sortie du producteur Sunn Boo sur Doum !


À noter que Doum Records fait partie des projets que Les Siestes Electroniques ont choisi d’accompagner en lieu et place de leur édition 2021, qui n’aura pas lieu pour les raisons qu’on connaît.


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