Lorsqu’on découvre certains artistes, on dit souvent d’eux qu’ils « ont tout des grands » ou que « les grands de ce monde n’ont qu’à bien se tenir », face à leur talent. Deena Abdelwahed a d’ores et déjà dépassé cette qualification. D’emblée, elle a réussi à se faire une place parmi les grands de la musique club, ceux qui retournent les foules jusqu’au petit matin tout en véhiculant un message. Depuis que son premier EP Klabb s’est vu signé sur le label français Infiné, la productrice franco- tunisienne décolle, emportant tout sur son passage. Et l’on ne peut qu’adhérer.

Deena Abdelwahed occupe une place dans le paysage de la scène électronique aussi bien française qu’arabe depuis quelques années déjà. Puisant son inspiration dans différentes références occidentales, elle propose une musique qui n’a pourtant rien à voir avec celles-ci. Si nous sommes loin de la lourde techno industrielle, on y retrouve parfois quelques influences, esquisses qui se perdent entre des sons directement puisés de la musique traditionnelle arabe. Sa musique dépasse donc de nombreuses frontières, faisant fi du clivage orient-occident. Elle est à la fois transgenre, queer, diablement pacifiste et porteuse d’un message fort, qui arrive à faire danser tout un chacun dans une free party perdue au coeur du désert aussi bien que dans une salle du Berghain.

Si elle avait déjà pu partager des sets et des remixes avant son premier EP, Klabb entérine de manière claire et franche sa philosophie musicale. Car si aujourd’hui la musique électronique club sert de plus en plus à faire danser les foules, Deena Abdelwahed produit en revenant à ses fondamentaux, son origine revendicatrice, engagée, presque dénonciatrice – tout en restant pacifiste. En quatre titres, elle ose traiter de sujets divers en explorant autour de basses fréquences et des rythmes discontinus.

Dès le premier titre (Jalel Brick Rrumi), son identité sonore est aussi affirmée que ses volontés revendicatrices. Une phrase répétée en arabe en boucle donne le ton : elle met en avant un agitateur du web, qui ose parler au nom d’une communauté qui pense tout bas. Les sonorités qui portent cette voix plurielle se font expérimentales, presque chaotiques dans un premier temps. Il est même difficile de deviner le rythme du titre à son début. C’est là tout l’art de la productrice : elle sait nous embarquer dans un univers dans lequel le fil conducteur n’est pas forcément défini par le rythme. Comme elle le disait lors d’une interview donnée pour Noisey, sa musique « ne se construit pas autour d’un beat, mais plutôt autour d’une somme d’arrangements ».

Après avoir couru à toute vitesse entre maisons dispersées et poussière venue du désert, on embarque dans un autre voyage avec Walk On, Nothing To See Here. Cette fois le terrain est plus froid, les basses nous encerclent, les influences world se font plus minimales, et la sensation de vitesse est bien présente du début à la fin, renforcée par l’effet stéréo. Faisant suite, Ena Essbabà cause de moi », en français) est une ode au milieu queer. Elle donne à leur voix une ampleur dingue, digne d’un manifeste, incantation clamée dans un murmure et sur un rythme saccadé.

Et si ce titre est peut-être le titre le plus fort de l’EP en terme de message, Klabb (qui signifie « rage » en arabe) est sûrement un des plus puissants en termes d’explorations musicales. Les sonorités des premières secondes sont à la fois graves et aiguës, tout comme le rythme qui prend doucement place peu de temps après. Croquis techno hypnotique dans sa première partie, une coupure s’opère après un peu plus de trois minutes dans cette démarche à la fois franche et légère travaillée jusqu’alors. Le motif est repris, au ralenti, et accélère, crescendo. Un véritable chef d’oeuvre musical, sans voix cette fois-ci – une fois n’est pas coutume.

La jeune productrice nouvellement installée sur le sol français joue maintenant dans de nombreux festivals (on la verra au LOUD & PROUD le 7 juillet à la Gaité Lyrique, festival qui défend et porte haut les voix du milieu LGBTQI), et a même ouvert la nouvelle salle du Berghain, le Saüle. Ouverture qui s’est faite tant bien que mal, car même si elle jouait ce soir-là, les videurs ne l’ont presque pas laissée rentrer dans les lieux – une coutume Berghinoise courante. Par chance, le début de son set a embarqué tout le monde, et qui sait combien seront touchés par la vague Deena Abdelwahed dans le futur ? On parie sur beaucoup.

En bonus ci-dessous, la session barcelonaise de Deena au LiveSoundtracks, dont la série d’évenements « Poetry In The Darkness » permet à un artiste de mettre en images cinématiques sa musique.