Club Chai est un projet, un collectif, un label, un lieu… Une culture à part entière née à Oakland, une ville de la Baie de San Francisco sur la côte ouest des Etats-Unis. Club Chai est avant tout représenté par deux DJs et organisatrices de soirées, Esra Canoğullari aka 8ulentina et Lara Sarkissian, aka Foozool.

Les deux femmes se sont trouvées dans une envie commune de créer un espace festif libre, avec une esthétique musicale inspirée de leurs pays d’origines, la Turquie et l’Arménie. Le Club Chai a tout de suite plu, tant par son authenticité et son ouverture d’esprit que pour ses vibrations orientales. Le mouvement s’est depuis propagé  au delà des frontières d’Oakland et des Etats-Unis, avec l’ambition de devenir le fer de lance d’une nouvelle armée de producteurs, artistes et danseurs californiens.

Originaire donc de Turquie et d’Arménie, Esra et Lara appartiennent au mouvement queer mais ne trouvent aucun lieu pour exprimer leur identité, ce qui les poussent à créer leurs propres soirées. Action locale, pensée globale, Club Chai se forme naturellement dans une ville où l’offre musicale et festive est limitée, bien que proche de la bouillonnante San Francisco. Les membres de Club Chai créent un espace de liberté et proposent une esthétique musicale inédite, qui ne colle pas à celle des clubs déjà en place.

Entre la dancehall et l’électronique, le rai et la dubstep, Club Chai creuse un tunnel que les taupes de l’underground sauront apercevoir. La communauté qui se crée autour de Foozool et 8ulentina revendique la liberté d’expression, la mixité des genres et une certaine vision de la musique orientale. La première soirée estampillée Club Chai a lieu dans une warehouse d’Oakland en janvier 2016. Les artistes invités sont Turbo SonideroJasmine InfinitiNeto 187 et DJ Haram.

Esra et Lara ont cette conviction d’apporter un nouveau souffle à la musique orientale en mixant les rythmes traditionnels avec du beat 4/4  pour un rendu parfois dancehall, parfois plus électro. Elles souhaitent diffuser leur culture en lui donnant une place plus importante dans la production actuelle. Exemple  revendicatif , la mixtape audio et vidéo Border_Convor de 8ulentina, qu’elle concocte pour Borntorage, un collectif qui se décrit comme « Creative crew dedicated to diversity, sounds of the digital diaspora« .

L’appel de Club Chai à la fête consciente n’est pas sans réponse : une communauté se crée autour de ces soirées éphémères où l’on peut être qui on veut, et où l’expression artistique et corporelle dépasse les limites prescrites. Il suffira d’une petite année pour que le baron de la vidéo électronique Boiler Room soit invité à filmer une une soirée à Oakland.

Le DJ Russell E.L. Butler témoigne dans Resident Advisor : « Elles ont réussi à créer, en deux ans, ce que je pense être la meilleure soirée club de la Bay Area, parce que ça représente tout à la fois. Vous irez là-bas, vous entendrez de tout. Vous pourrez littéralement voir n’importe qui et ils invitent tout le monde. Il y a de l’étrange house-crossover-techno-EBM, un DJ de kuduro, ou même Esra qui joue beaucoup d’EDM turque. Club Chai est plus préoccupée par votre vision en tant qu’artiste, et par la façon dont vous l’amenez à votre communauté. »

Cette reconnaissance par différents médias internationaux donne au projet un rayonnement à plus grande échelle, élargissant ainsi sa communauté et ses adeptes. Les artistes résidents ont commencé à tourner et à diffuser l’âme du Club Chai dans d’autres espaces. Une compilation Club Chai Volume 1 a vu le jour en 2017, englobant tous les acteurs du projet.

Et on y retrouve effectivement une certaine diversité de genres, entre l’IDM sombre de Iak, le breakbeat destructuré de Stud1nt, la techno noise de Jasmine Infinity et le new dancehall de Turbo Sonidero, Organ Tapes et Lechuga Zafiro. Moro y dédie même son morceau au déhanché d’Esra/Foozool. Aucun genre n’est laissé pour compte, et on y trouve cette rare sensation de nouveauté et de surprise, sur fond de sons parfois très bruts et puissants. Une très belle image de l’univers musical de Club Chai et de ses représentants.

Récemment, grâce à la notoriété grandissante du Club Chai, un label a été créée et à assuré la sortie de l’EP de Jasmine Infinity, artiste qui suit le projet depuis la première soirée. C’est la troisième sortie officielle du Club depuis qu’il s’est fait label. Mais avec son lieu désormais emblématique, il représente bien d’autres choses : un support, un tremplin, un lieu de retrouvailles, d’épanouissement et d’accomplissement.

Le Club Chai offre un espace de liberté de production pour des artistes encore sous-représentés, effaçant les stéréotypes sur les artistes électroniques et la précarité de la musique de « club » dans la zone. Bref, Club Chai prône une démarche artistique assumée et engagée dans la Bay délaissée d’Oakland, qui fait face à ses propres tragédies présentant une opposition complète à l’évolution de San Francisco, comme pour rappeler que la capitalisation et la gentrification se font toujours à deux vitesses.

Crédit Photo : Balraj Samrai