Nathan, marseillais d’origine, est parti vivre à Los Angeles lorsqu’il avait dix-huit ans. Déjà passionné de musique et investi dans la scène électronique, il découvre l’énergie de la côté ouest et y fonde son label Fada Records, au carrefour du hip hop expérimental, du jazz et de la house music. Rencontre avec ce fada de musique au coeur du Panier à Marseille.

Des débuts sur Itunes et FL Studio

Sa première rencontre avec la musique, Nathan la vit à 12 ans, lorsqu’il commence la guitare. L’aspect créatif lui plaît tout de suite, mais il sent que l’apprentissage classique ne lui convient pas – impossible pour lui d’apprendre une musique par coeur. Déjà, il veux expérimenter : un controller en main, il mixe avec ce qu’il peut trouver à l’époque, soit sur Itunes et en créant ses premiers sons sur les démos de FL Studio. Bref l’époque des cracks moisis qui ne marchaient qu’une fois sur deux et des logiciels gratuits deux mois en période d’essai, Nathan l’a bien connue. Ses premières productions flirtent avec le dubstep, à une époque où Skream ravage la scène UK Bass.

Fuite vers Los Angeles

La majorité tout juste obtenue, Nathan fait le voyage de sa vie et part vivre à Los Angeles. La transition vers les scènes hip hop et électronique se fait en douceur, et Nathan se tourne vers de nouveaux horizons musicaux, influencé notamment par Warp et Flying Lotus. L’atmosphère ambiante est une mine d’or pour les musiciens et producteurs de la ville. Tous les mercredi au Airliner, des jam sessions de musique hybride, entre le hip hop, le jazz et la bass music, sont organisées avec les acteurs locaux. Cette fabrique de sons influence énormément la scène californienne et par le même biais Nathan, qui ne manque pas un seul événement. À chaque session, il ressort avec des étoiles plein les yeux, et attend patiemment la prochaine.

Au fur et à mesure, il fait des rencontres et se construit un petit réseau de musiciens. Notamment le rappeur Pink Siifu, qui pose pour s’amuser sur une prod de Nathan, Porcelain. Son flow terrible, déstructuré et indéchiffrable, le transcende. Plus tard, il sortira mama raised a real one avec Akai Solo sur la compilation Generation 2 de Fada Records, et sera invité à jouer un showcase à Marseille, chez le disquaire Extend and Play.

Fada Records - interview beyeahLa Naissance de Fada Records

Dès sa naissance, le label s’inspire largement de la scène hip hop experimental aux influences jazz : « J’ai rencontré mon pote Will à Los Angeles, on est allé s’installer à Huntington Beach, à une heure au sud de L.A., on a commencé Fada Records là-bas. Mon pote Chris aussi fait partie du collectif, c’est lui qui a signé la cassette drum and bass. On envoyait nos sons à des labels mais ils n’étaient pas réceptifs, alors on a créé notre propre label. Avec Fada Records, j’ai voulu reconnecter avec mes racines.« 

Je ne me reconnaissais un peu dans rien, j’avais envie de créer mon propre truc. J’en ai eu marre d’envoyer des mails à des maisons de disques qui n’en avait rien à faire !

Pour Nathan, à Los Angeles plus que n’importe où, tout est très axé business. Les labels regardent systématiquement le nombre de followers, les artistes doivent avoir une présence en ligne, et ceux qui sont inconnus sont laissés de côté. Il faut faire le buzz pour être visible. Or ce n’est pas du tout le cas pour Fada Records, ni la façon pour ses membres de voir la musique. Comme la résolution d’une nouvelle ère, ils sortent la première compilation Fada Generation 1 le premier janvier 2018. Un concentré des artistes de leur label, et de ceux qu’ils ont rencontré à L.A.. La description de l’album sur Bandcamp résume bien leur démarche : « Dans un monde où la musique est saturée et manque souvent de qualité et de profondeur, nous voulons sortir du lot pour créer notre propre univers, où brille l’unicité. »

Un tournant décisif au Japon

« Le tour du Japon il y a un an c’est un de nos meilleurs voyages, on en reparle tous les jours. On a fait neuf dates dans 12 villes différentes. » Toujours en 2018, l’équipe Fada Records part en tournée à la conquête du pays du soleil levant. Ils contactent tous les lieux qui les intéressent et réussissent à boucler neuf dates, dont une dans le prestigieux Bonobo ) Tokyo. Les étoiles s’alignent. En un mois, ils tombent sous le charme de ce pays jusqu’à avoir envie d’y habiter. La culture est différente, les gens qu’ils rencontrent sont très ouverts et veulent les intégrer, jouer avec eux. Les rappeurs locaux bloquent toujours sur le hip hop des années 90, et sont aussi influencés par la scène de Los Angeles. La scène est très underground, locale et honnête.

Ils y rencontrent notamment III Sugi, un beatmaker de Yokohama et légende locale. Ils envisagent de sortir un album sur Fada Records, ils poussent le producteur à devenir un peu plus house et plus hybride, au delà du hip-hop classique. L’expérimentation semble rester le mot d’ordre pour eux : « Il ne faut  pas avoir peur de mélanger les styles, de faire des trucs non conventionnels. Il ne faut pas se mettre dans une case, il faut tenter des trucs qu’on ne ferait pas d’habitude. Ca c’est l’esprit Fada. »

Retour aux sources

Après cinq ans d’exil et un nouveau projet tout frais, Nathan rentre à Marseille. Une nouvelle page pour le label, qu’il compte bien développer dans sa ville natale. Il ouvre un concept store de « chineurs » au coeur du quartier du Panier, où l’on peut acheter leurs trouvailles en brocante et friperies des pays qu’ils ont traversés : des disques, des cassettes, des vêtements, et toutes sortes de gadgets cool et en cohérence avec l’univers de Fada Records. Pour l’instant, le label collabore peu avec des artistes extérieurs, ils ne veulent pas simplement envoyer une prod à un.e artiste, mais plutôt créer un lien, une relation, que la musique viennent d’une rencontre authentique :

« Si je ne te connais pas je vais avoir du mal à t’envoyer des sons. Je me suis rendu compte qu’on était à la recherche d’authenticité. »

Fada records - interview beyeahFada Records s’est très inspiré du producteur marseillais Cyril B. Son processus de création se base sur l’improvisation, la composition crue, au piano et à la flûte. Nathan l’a rencontré quand il avait 12 ans, et a grandi avec lui, mais c’est seulement pendant son séjour aux US qu’il a réalisé l’ampleur de son talent. Naturellement, à son retour à Marseille, Nathan et Cyril ont commencé à faire des sons ensemble. 10 minutes, une prise, c’est fait. Ce n’est que de l’improvisation.

« Créer dans l’instant, sans tenter de le surpasser, c’est notre manière de travailler. »

Avec Cyril, ils ont produit un album caché sous le nom Khoomi. Au début, ils ont inventé l’histoire de Khoomi, un type dont le but est de partir en Mongolie, et qui aurait produit un dernier album avant d’étudier le bouddhisme. Ils ne voulaient pas qu’on sache qui avait produit le disque, pour avoir une certaine liberté, que le public ne s’attendent à rien : « Lorsque Rod de Massilia Square Garden a entendu les morceaux de Khoomi que je passais lors d’une session radio avec lui, il a adoré et m’a proposé de sortir l’album en format vinyle. Rod m’avait déjà contacté aux US pour ressortir des morceaux du label en vinyle, comme Velvetian Sky. Massilia Square Garden s’occupe de sortir des albums que Rod affectionne sur vinyle. C’est un passionné ! ».

Une autre sortie récente sur le label Fada Records nous a interpellé. L’album de Triple Zelta, Boronko. Derrière les manettes, il s’agit de Seb, un ami d’enfance de Nathan, le premier qui lui a appris à faire du son et à jouer sur FL studio. Il habite au pied des collines dans la périphérie de Marseille, il a l’énergie d’un mec qui ne se prend pas la tête. Il a inventé tous les noms des tracks. « Cet album n’a rien à voir avec ce qu’on a pu sortir avant : c’est techno, il y a des rythmes tribales, cela agrandit le panel de ce qu’on fait. Cela nous pousse à ne pas nous confiner dans un seul style, tant que c’est cool et différent, ça nous plait. « 

La discrétion comme mot d’ordre

Nathan et ses acolytes ne sortent pas beaucoup, on peux l’entendre dans leur musique, qui s’associe plus à une musique de salon, d’intérieur. Ils collaborent avec quelques acteurs locaux, notamment Colin, le gérant d’Extend and Play, qui était un des premiers à les soutenir. Mais aussi, Stéphane Galant, animateur de Radio Grenouille, qui les a invité sur son émission radio. Comme Nathan l’expose lui-même, « On est dans notre bulle. Souvent on a une étiquette de mecs fermés, mais ce n’est pas par peur de se mélanger. On propose toujours de venir jouer au studio. Ce n’est pas par choix qu’on ne se mélange pas, on est ouvert, on aime voir les gens dans un cadre honnête et simple. La dimension humaine compte beaucoup. Je respecte les gens qui sont discrets et qui ne se mettent pas en avant. »

On ne force pas les choses donc ça prend plus de temps. Notre style est particulier, c’est notre force et notre faiblesse. Les gens sont plus frileux de nous mettre en avant.

Afin de se faire connaître et intégrer la scène marseillaise, Fada Records organise des événement dans leur shop. La dernière soirée de septembre avec Mystique, Mimi et Vertiqua a réuni environ 70 personnes. Nathan nous confie qu’il est conscient des problématiques de société lié à la place des femmes dans la production et la musique en général, raison pour laquelle il mettra un point d’honneur à collaborer avec des actrices locales telles que Mimi ou Mystique.

Pour se faire une place à Marseille, la maison Fada obtient une résidence dans un hôtel pour des événements sur le rooftop du bâtiment. Pour la première soirée, ils invitent une chanteuse de Los Angeles Leiah, mais des voisins se plaignent du bruit, et la gérante de l’hôtel annule le reste de la soirée comme la suite de la résidence. Il faut dire que Marseille est une ville difficile pour s’implanter sur de nombreux d’aspects. Les lieux de diffusion de musique sont peu nombreux, et il est difficile d’en ouvrir de nouveaux, notamment à cause des multiples plaintes de nuisance sonore. C’est sur ce terrain sur la scène underground se développe et que de nombreuses soirées voient le jour, dans des coins abandonnés de la ville ou des lieux non-conventionnés qui comptent sur l’oeil fermé des pouvoirs publics.

Fada Records est un collectif nomade, avide de rencontres et de partage. Il plante des graines où il passe, qui se traduisent souvent en collaborations voire en sorties sur le label. « Le mauvais côté c’est qu’on ne peut pas vraiment construire un truc durable et stable, on a besoin de temps pour débloquer certaines situations, c’est pas facile de recréer quelque chose dans chaque nouvel endroit ». commente Nathan.

D’ailleurs, Nathan nous confie que la prochaine sortie du label sera avec Hio, un artiste d’Atlanta. Les frontières ne lui font pas peur, et il se projette déjà dans de futures tournées internationales, en Tunisie ou à New York. Et le nom typiquement marseillais du label pourrait bien de nouveau voyager au delà des frontières du Midi.Fada records - interview beyeahFada Records - Marseille - Beyeah

Fada Records - Beyeah - JaponSuivez toute l’actualité musicale de Fada Records sur leur Bandcamp.

Crédits Photos : Nina Venard & Fada Records