L’album Remembered Waves sorti en janvier cette année marque une rupture globale dans l’oeuvre de Bajram Bili. Très noir et brutal, il vient renforcer l’identité résolument techno-analogique du producteur français. Bajram Bili a aussi laissé tomber la guitare très présente dans son premier album Sequenced Fog en 2013. Il nous avoue que c’était une passade et qu’il a toujours été du côté des synthés, c’est donc naturellement qu’il est revenu à son instrument originel :

« Comme je le dis souvent, je savais d’avance que j’en arriverais là, sans trop réussir à l’expliquer. Mon premier instrument est le piano, puis tous les claviers, synthés… J’ai par la suite joué de la guitare pendant pas mal de temps mais j’étais davantage fasciné par le son, les amplis, les micros, les pédales d’effets, que par le fait de « jouer de la guitare ». J’ai mis du temps à comprendre, à accepter que c’était le seul avec lequel je me sentais plus à l’aise pour jouer. J’ai toujours écouté de techno, d’ambient, de musiques répétitives, mais beaucoup de mes influences se trouvent aussi du côté du shoegaze, du post-punk. Je pense que ça s’entend dans ce que je fais. » nous explique t-il.

Cet album construit l’imagerie psychologique de l’artiste, comme un support, une forme solide sur laquelle on peut se reposer. Subtilement, il montre ses réflexions personnelles, les visions qu’il a de lui-même, comme un miroir à plusieurs visages. Remembered Waves est aussi un album clairement plus brut que les précédentes sorties.

« Il me fallait quelque chose de plus physique. La lumière qui se dégage de ce disque est différente. Je pense digérer un peu mieux mes idées qui partent dans tous les sens. J’ai mis du temps à me trouver. »

L’IDM, l’apport des machines à la musique électronique

Quand certains se cachent derrière l’écriture pour ne pas faire de longs discours à l’oral, d’autres préfèrent faire parler les machines pour ne pas s’exposer. Le modulaire détient ce pouvoir subtil d’être le traducteur de l’homme, de retranscrire dans son language ce que l’humain cherche à dire ou à exprimer. Bajram confirme :

« Pour moi, c’est tout simplement la manière la plus naturelle de m’exprimer. J’ai plus de facilité à retranscrire les émotions avec des synthés, des boîtes à rythmes et des effets, à travers la musique électronique, la techno. Mon son est bien plus sincère, plus personnel ainsi. J’aime que le son de mes morceaux soit organique, qu’il y ait des « accidents ». C’est même un besoin. Et ça, même si ça peut sembler paradoxal, ce sont les machines et la façon dont je m’en sers qui me l’apportent. »

L’album techno comme un récit narratif interne

Lorsqu’on analyse la succession des titres, on se rend compte qu’Adrien (son nom à la ville) a construit son album comme un livre : une introduction, quelques éléments perturbateurs, des mots de liaison et un dénouement inattendu.

« Le terme « roman » est un peu excessif mais en effet, je trouve primordial qu’il y ait une narration. Empiler dix morceaux purement techno-club, même de manière progressive, ne m’intéresse pas sur un album. En ce sens, Remembered Waves n’est pas aussi (facilement) dansant que peuvent l’être mes lives, ça c’est sûr. Le format album permet de raconter les choses autrement, même lorsqu’on fait de la techno. Contrairement à Saturdays With No Memory, sur Remembered Waves, la narration se fait davantage tout au long de l’album plutôt qu’au sein de chaque titre. »

Dans sa manière de produire, Adrien pense déjà au live lorsqu’il produit et adopte une production très visuelle, laissant une place à l’improvisation. On ressent de l’espace, on laisse libre court à notre imagination, comme l’apparition un personnage mystérieux que l’on souhaiterai d’avantage connaître mais qui reste en second plan.

« La complémentarité avec le live est d’autant plus plaisante. Des morceaux comme ‘Ice Scraper’, ‘∆ Falls Apart’ ou ‘Hpchndrc Days’ – tous les trois présents sur le disque – sont des moments importants de mon set live, mais c’est super de pouvoir greffer autour d’eux des improvisations plus propices au moment que je partage avec le public : dans une ambiance clairement plus club, ou bien jouer de nouveaux titres en cours de travail… Ou en rejouer un plus ancien mais retravaillé. »

Quand la musique arrive à décrire une atmosphère anxiogène, une sensation d’angoisse. 

L’écoute prolongée de Remembered Waves peut vite rendre mal à l’aise. Les espaces sont étriqués, chaotiques, les bruits en forme d’hélice hantent la pièce et transmettent un sentiment d’angoisse. Il est encore aujourd’hui assez difficile de faire ressentir ce genre de sensation à une oreille novice.

« Je la vis, depuis mon enfance. Donc forcément, l’angoisse est une sensation que je connais bien. Sans entrer dans les détails, j’ai été suivi pour cela ces dernières années. Je gère un peu mieux maintenant, mais je dois aussi faire face à quelques problèmes d’hypersensibilité, parfois. Ce sont des thèmes qui reviennent souvent dans mes morceaux. À une époque, j’ai eu une réelle volonté de me servir de la musique pour tenter d’évacuer tout ça. Ca a partiellement marché. »

« En composant Remembered Waves, je ne pensais pas que le thème de l’anxiété serait encore si présent. Ce n’est qu’une fois l’album presque terminé que j’en ai pris conscience. Tant pis, c’est moi de toute façon. Et ça doit se ressentir dans la construction des titres, dans les arrangements… »

Une oeuvre artistique dessine forcément en creux une personnalité, et décrit avec une certaine précision une interprétation des choses : parfois sans le vouloir, on se découvre et l’on se retrouve en face de nos visages les plus cachés.

Lorsque la musique vacille entre la techno analogique et la techno expérimentale, on aperçoit des efforts de structure et de technique aussi bien que ce sentiment d’exploration, d’accidents. On se demande où est ce qu’il pense se situer stylistiquement parlant : « Je ne maîtrise pas cette frontière. Je fais une musique plutôt techno mais je ne veux pas figer ses nuances, au contraire. Je ne choisis donc pas de me situer dans un camp ou dans l’autre. Je vais là où me portent les morceaux, qui naissent souvent d’improvisations, et je sais que je ne suis pas du genre à rester en place. »

Se laisser porter par la musique, faire abstraction des règles de l’art et des limites de tolérance du public, c’est certainement là que se joue la frontière avec l’expérimental. Bajram Bili avoue que sa musique est « organique et accidentée« .  Il aime aller en dehors des sentiers battus, se frayer un chemin sombre entre les autoroutes éclairées.

« Si c’est trop droit dans la construction, dans le son, ça ne m’intéresse pas. »

On ressent bien ce sentiment d’aléas, de vagabondages dans son album, ce qui le rend d’autant plus intriguant. On ne sait pas où il veut nous emmener, et on se perd avec lui comme s’il n’y avait pas de destination, comme une exploration infinie de textures sonores.

« J’ai une manière bien à moi de travailler les textures, les arrangements, les effets et traitements. J’essaie de faire en sorte que celles-ci deviennent de plus en plus précises, encore plus personnelles à chaque nouvelle étape. Ok, il y a des façons de faire que j’ai envie d’expérimenter dans mon processus de création, mais c’est d’un point de vue purement technique. Et ce n’est pas le plus important pour moi. Mon inspiration ne vient pas de là. Quand je compose, j’explore… Je n’ai pas envie de savoir où je vais. »

On constate souvent que les musiques expérimentales sont réservées à un public averti, peu de personnes osant s’aventurer dans cet univers détonant. L’expérimental, et par liaison aussi la musique de Bajram Bili, est-elle adaptée à tout type de public ?

« Je pense que l’on peut, sans prévenir, être touché par une œuvre, une expérience, qui semble pourtant au premier abord éloignée de notre univers, de nos repères, de notre confort aussi, parfois. Il faut être curieux ! Mais je suis conscient qu’il y a du travail à faire pour cela. Il faudrait en parler bien plus longuement et en détail. Mais pour ma part, en tant que musicien, je peux illustrer cela en parlant du live. J’aime jouer dans des festivals dits avant-gardistes, portés sur l’expérimentation, mais aussi dans des festivals qualifiés de plus mainstream. Pour un live, je vais faire attention à l’heure à laquelle je joue, à l’espace que je vais occuper pour mon set, car ce sont des éléments très importants pour rester en phase avec le public. Mais après, je n’ai pas envie que ce que je propose sur scène évolue toujours dans le même univers, devant le même public. Il y a tellement à partager, à apprendre, tellement de découvertes à faire – pour le public et pour moi – dans des conditions nouvelles, sortant de ce qu’on est le plus habitués à fréquenter ! »

Le public s’adapte à l’artiste, le contexte de sa venue, et vice-versa. De plus en plus de projets repoussent les frontières du simple DJ set en club, tels l’invincible Jeff Mills jouant un live spécial avec un orchestre symphonique. Le public doit être conscient du fait qu’il n’y entendra pas la même chose qu’à 3 heures du matin en festival. La musique d’adapte autant que son public, et la curiosité est la clé pour que les deux coexistent sans accrocs.

Bajram Bili a joué pour le Nova Mix Club, dont voici le mix enregistré. Il jouera en live le 10 mai au festival MV de Dijon, le 13 mai à l’Antipode de Rennes et le 17 juin à l’Aucard de Tours. Retrouvez toute son actualité sur sa page Facebook.