C’est au détour du festival Chateau Perché qu’on a fait la rencontre de Johan, alias Sub Accent, alors qu’il jouait son live modulaire éthéré au petit matin. Son label Accents Records regorge de perles musicales dans le spectre de la musique techno et expérimentale : ses deux dernières sorties, un EP de Gëinst, relayé par la chaîne youtube HATE, et l’album de l’artiste bulgare Evitceless lui valent une petite notoriété.

Comment est née l’idée de la création de ton label ?

Le label est né au printemps 2015, après mon retour de Bruxelles où j’ai passé deux ans. J’y ai notamment travaillé sur le projet en duo de techno expérimentale Massacondensatie avec mon ami Florent Letellier. Nous avons fait quelques dates dans des clubs belges et avons rencontré une scène techno florissante, avec pleins d’artistes, de labels émergents, et d’autres venant d’ailleurs avec qui j’ai pu connecter par le biais d’internet.

Puis retour en Auvergne, à Clermont-Ferrand où j’ai collaboré avec le collectif Boulevard pour organiser des soirées au club 101. Et puis la rencontre avec Marlon Genestier et le projet Subterean, où nous avons composé un LP avec pour thématique principale l’eau.

C’est assez naturellement que le label a pris forme, avec l’envie très forte de créer une maison de disque axée à mi-chemin entre la techno, l’ambient et les musiques expérimentales. Puis on a commencé à m’envoyer des démos, j’ai aussi contacté quelques artistes peu connus, dont je trouvais le travail surprenant et unique (Hydrangea, Zesknel, Kanthor, Gëinst…). L’idée de base du projet Accents Records est surtout de promouvoir des artistes méconnus ou émergents, qui ont une vision originale de la musique électronique contemporaine. L’idée c’est aussi de tisser des liens avec des personnes venant du monde entier avec des albums dont l’identité graphique résonne avec la musique en toute sincérité.

Comment visualises-tu l’évolution de ton label ? Qu’est-ce qu’il t’a apporté jusqu’ici et où souhaites-tu le faire aller ensuite ?

Je pense que cette structure commence aujourd’hui à s’émanciper peu à peu, avec un rythme, une esthétique, une régularité. Le catalogue compte plus d’une quinzaine de sorties actuellement, j’ai des échos très agréable sur notre travail et du soutien de la scène, ce qui m’a permis de jouer notamment dans de très bons festivals comme le Positive Education ou le Château Perché. Toutes ces rencontres sont essentielles, et puis surtout cela apporte beaucoup de bonheur de travailler avec des artistes talentueux et passionnés.

C’est comme une mission, les artistes te confient leur travail, il faut trouver une image qui colle profondément avec la sensation de la musique, lui donner un corps et une place parmi un ensemble plus grand – celui du label – et ensuite l’offrir au monde. Promouvoir leur vision et la faire circuler.

Pour 2019 et après, il y aura du nouveau du côté de la série ACCENTLP avec des albums long format, un Various Artists en vinyle 12’ et aussi des EP’s.

Comment choisis-tu les artistes/productions de ton label ? Quelles sont les rencontres qui t’ont le plus marqué ?

Je mets l’accent sur l’originalité de la musique. C’est une approche sensible, si l’oeuvre parle d’elle-même, elle est sincère, profonde, et résonne. Il faut prendre le terme « deep techno » dans un sens plus large pour appréhender l’esthétique du label. J’aime la musique qui comporte un soin du détail, qui tente d’évoquer quelque chose sous un angle nouveau et personnel.

Toutes les rencontres que j’ai pu faire ont été nourricières et formatrices. Les releases prennent beaucoup de temps à voir le jour, plusieurs mois voir une année, c’est le fruit d’un travail collaboratif, de dialogues et d’échanges pour définir un projet, cela fait naitre des relations d’amitié aussi, donc forcément c’est marquant et enrichissant à chaque fois ! accents tapes - beyeah Pourquoi es-tu attaché à l’objet musical, la musique physique – comme la cassette -, à une ère du presque tout digital ?

Il y a dans l’objet musical un corps, une identité, quelque chose de palpable, qui s’inscrit donc davantage dans le « réel » qu’une sortie digitale, selon moi. Le format cassette m’est vite apparu intéressant car au delà de son aspect DIY et cheap, il est une tentative de matérialiser la musique et de lui offrir un support physique. L’édition limitée est due aussi au fait que chaque pochette est une édition d’art originale, souvent des linogravures.

La nature semble avoir une place importante aujourd’hui dans ton label. Tout d’abord, tu réalises toi-même les dessins pour chaque tape. Souvent on y voit des arbres, une forêt, un paysage côtier. C’est très poétique, ça ressemble à des estampes japonaises. Est-ce que ce sont des dessins de là où tu vis ? As -tu besoin de connaître un paysage pour le dessiner ? Qu’est ce qui te plaît dans le dessin et pourquoi lui avoir accordé cette place dans Accent Records ?

La musique « deep » évoque un paysage intérieur. Parfois elle est narrative, d’autres fois plus minimaliste et abstraite, géométrique. Elle peut faire écho à des lieux réels ou imaginaires. C’est encore une fois un rapport entre le monde intérieur et celui de l’extérieur. J’ai suivi une formation aux Beaux-Arts de Clermont-Ferrand où je me suis spécialisé dans la peinture et le son, et je m’intéresse particulièrement à la question du paysage et de la nature. Du coup le parallèle avec la musique électronique est devenu plutôt évident.

Le modus operandi pour les réalisations de pochettes est toujours le même : j’écoute et réécoute la musique de nombreuses fois, et peu à peu, un « paysage mental » se crée. Je vais alors puiser dans des photographies personnelles ou en réaliser de nouvelles, pour ensuite transposer cette sensation, cette image intérieure par le biais du dessin, puis de la linogravure.

accents tapes geinst - beyeahEnsuite, si on écoute les dernières sorties, on constate qu’elles sont plus ambient, presque méditatives, tandis que les premiers EP était plutôt industriels, matériels et durs. Qu’est ce qui a changé ?

À proprement parler, les sorties ne se ressemblent pas forcément en terme de styles, d’ailleurs je ne cherche surtout pas à réduire le champ des possibles à de la « deep techno » ou à de l’ambient, je peux parfaitement signer quelque chose d’assez froid et noisy, puis proposer quelque chose de plus contemplatif, je marche au coup de coeur avant tout. D’ailleurs je pense que l’avenir esthétique du projet sera surprenant.

J’aime l’idée qu’avec une petite maison de disque on peut aussi se permettre de sortir des choses peut-être plus hors-pistes et expérimentales que des grosses structures.

Tu as fait un live modulaire au Château Perché, c’est une chose assez rare. Qu’est ce qui te plaît dans cet exercice ? Depuis combien de temps est-ce que tu pratiques le modulaire, qu’est ce qui t’a amené à utiliser cette technique de production ?

Je ne suis pas DJ, même si je compte apprendre à mixer, je compose principalement en studio avec mes machines. Peu à peu je me suis tourné vers le modulaire car cela permet un champ d’expérimentations sonores très large, tout en gardant le coté physique du hardware. Les machines sont là depuis le début – j’ai commencé il y a 15 ans environ dans des free-party. Le live a toujours été important dans ma démarche musicale : ça se construit au présent, il y a parfois des « erreurs », et le hasard joue son rôle dans le processus créatif, mais cela permet aussi de faire émerger des moments d’énergie pure, non reproductibles en studio.

Est-ce que tu explores ça avec une idée, un son en tête que tu vas essayer de reproduire, ou bien est-ce l’expérimentation qui te guide dans tes choix ?

Ça dépend, parfois l’idée peut amener à un patch précis pour créer un son réfléchi en amont, d’autres fois c’est plus l’expérimentation qui guide la musique. L’essence je pense, c’est le plaisir de jouer de la musique, tout en gardant un aspect de recherche et donc parfois aussi ponctué de découvertes sonores.

Qu’est-ce qu’on peut trouver comme vinyles/cassettes et comme instruments de musique chez toi ? Quels artistes ou mouvements artistiques t’ont influencé (en bien ou en mal) au cours de ta vie ?

Je n’ai que peu de vinyles, puisqu’ayant consacré mes économies au studio, il me fallait choisir. Il y a cependant des choses allant de Noorden à Downwards en passant par de la dub techno, beaucoup de musique classique, du Tangerine Dream, Klaus Schulze, Kraftwerk, Talking Heads, Front 242, et des choses un peu plus expérimentales.

Pour les instruments du studio, il y a un Yamaha DX7 qu’un ami m’a offert, des boites à rythmes MFB et Jomox, quelques boitiers d’effets, un Doepfer DARK ENERGY ainsi que mon système modulaire. Parmi mes influences musicales les plus marquantes; on pourrait citer Surgeon, Rrose, Drexciya, Maurizio, Jeff Mills évidemment, j’aime beaucoup Silent Servant, les productions de Raime, de Vatican Shadow, de Regis, d’Orphx pour l’aspect plus dur et/ou froid. J’adore aussi I-F, Morphology , le label Delsin, Abul Mogard et Tim Hecker pour l’ambient, The Haxan Cloack, T++, Yoshihiro Arikawa… Objekt, Simo Cell et Skee Mask sont dans mes derniers gros coups de coeur également.accents tapes beyeah interviewMerci à Johan – on vous conseille vivement de faire un tour dans l’univers deep et sinueux d’Accents Records.