Le futur est une matière fascinante, effrayante et avant tout, fantasmatique. On y cherche les réponses que l’on se pose aujourd’hui, en quête d’histoires qui nous captivent, qui nous projettent, qui nous fassent ressentir quelque chose. Penser le futur, ce n’est pas uniquement prendre des graphiques, tracer des lignes, et les prolonger sur quelques unités supplémentaires. Il ne s’agit pas non plus de se contenter de prendre certaines tendances qui nous prennent au cœur ou qui nous indignent, et d’extrapoler ces émotions sur plusieurs décennies. D’abord, il faut percevoir en profondeur les implications de chaque changement, leur capacité à nous affranchir de certaines frontières, ou à nous enfermer dans des cages dont les clés nous glisseraient entre les mains.

Le futur c’est tout ça à la fois, et plus encore. Et sur ces thématiques, le Mirage Festival est l’un des ermitages réflexifs les plus importants en France, ce pour quoi on vous propose d’en revivre notre expérience, sous plusieurs angles : ressentir le futur, le penser, se l’approprier, en écouter les témoignages. Pour ce faire, on vous présente des projets qui pensent le futur au présent, des grandes réflexions de conférenciers ayant animé ces panels, et une fiction prospective inspirée par ces trois jours.

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Crédit photo : Marion Bornaz. Red Horizon – Gabey Tjon A Tham

Projets : les frontières sont repoussées chaque jour par une armée de créatifs qui doivent développer l’économie

Commençons notre voyage à notre époque, à Lyon, aux différents endroits du Mirage. Derrière ce festival, il y a bien plus que quelques créatifs qui présentent leurs travaux. C’est le rendez-vous de tout un écosystème de la création. Ces individus sont portés par cette soif passionnelle de créer de nouveaux modèles, de nouvelles expressions. Au Pôle Pixel, derrière la scène où des conférenciers prestigieux s’enchaînent, des créatifs prennent aussi le temps d’introduire leurs projets. Une grande partie n’a pas de Business Plan, de SLA ou d’autres documents barbares qui forment le saint-graal que l’on vous apprend à vénérer en écoles de commerce. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : les SLA sont évidemment très importants pour viabiliser les entreprises sur le long terme. Mais ce type de réflexion est-il le meilleur processus créatif pour générer de la valeur ? Les idées, les histoires, les innovations culturelles n’ont-elles pas leurs places dans la pérennisation économique des organisations ? Spoiler : c’est mon sujet de mémoire.

Au milieu du Showroom IDémo, je croise Malo Malo, un jeune créatif. Son projet, intitulé Matamore, est d’utiliser une caméra et un algorithme de reconnaissance faciale pour inviter les gens à plaquer virtuellement des masques de théâtre sur leurs visages pour rejouer des scènes. Sur l’interface numérique, il peut ne rester que le masque, décalqué de notre faciès. La technologie invite à l’expression, au corporel, à l’interactivité. En dehors de la sphère culturelle, cette idée peut avoir de multiples implications : des entreprises jusqu’à votre salon, l’idée de générer de nouvelles idées par la création artistique promet un empowerment (puisqu’on est dans le registre économique) par le numérique.

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Crédit photo : Kevin Buy. Showroom IDémo – Matamore / Malo Malo

C’était très logiquement une thématique dominante dans la plupart des réflexions des acteurs gravitant autour du Mirage. Cédric Nieutin, directeur de l’incubateur LE B612, a notamment détaillé la logique d’un incubateur financé par une grande banque, dans l’ambition de faire de l’échange de compétences. Les jeunes esprits des start-up technologiques et créatives viennent passer du temps dans la banque pour montrer de nouvelles façons de penser organisation, création et numérique, tandis que des grands cadres viennent dans l’incubateur pour distiller le savoir-faire et le rigueur de la banque – notamment en disposant de sièges dans les conseils d’administrationinstance depuis laquelle est pilotée l’entreprise mais dont le pouvoir de vote n’est pas équitablement réparti, certains membres ayant plus un rôle de conseil.

On vous répète souvent sur Beyeah que le dialogue interculturel crée de nouveaux espaces créatifs dans la musique. Comme nous l’expliquait à Santiago Vicente Sanfuentes, l’heure est à la curiosité, à la multiplicité. L’âge où l’hyperspécialisation professionnelle était un symbole de cohérence et un garant de sécurité est en train de s’estomper progressivement. L’innovation et les nouvelles richesses sont dans les mains de ceux qui arrivent à créer des ponts.

Cela se traduit concrètement par un marché où jouer le mélange des genres devient pérenne. C’est une discussion que nous avons eu avec le studio Theoriz, qui réalise des œuvres d’art numérique. Le collectif nous a expliqué avoir un pied dans la recherche scientifique tout autant que dans la création artistique – ils voient ainsi leur organisation comme un pont évoluant entre deux éco-systèmes. Au niveau des institutions, des structures comme la Gaité Lyrique parisienne ou la Société des Arts Technologiques montréalaise ont pour cœur de créer des espaces pour ces nouveaux créatifs, en insistant sur le terme de « vibrations ». En expérimentant sur les nouveaux workflow créatifs, à la confluence du progrès technologique, ces institutions peuvent ensuite proposer aux entreprises une innovation culturelle – organisationnelle, fonctionnelle – venant créer des synergies dans les processus de création de valeurs. La valeur sort de son cadre purement économique, ou social, pour devenir une symbiose bénéfique des deux. Ça vous parait obscure ? La Société des Arts Technologiques dispose d’une satosphère – un dôme numérique avec une projection à 360 degrés. Les créatifs résidents développent des outils technologiques pour déployer leur création sur le dôme, outils et processus qui sont réutilisés par des entreprises en imagerie médicale lors de séminaires dans ce même espace.

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Cette représentation des nouvelles valeurs demande une prise de conscience des deux côtés du spectre : de la sphère culturelle et créative d’une part, et de la sphère économique d’autre part. Beaucoup d’acteurs culturels conspuent l’idée d’associer une valorisation financière à leurs projets, préférant défendre le modèle de financement culturel par l’état et les subventions. D’autres encore ne réalisent tout simplement pas le potentiel de leur création – particulièrement dans des cadres transdisciplinaires qu’ils ont du mal à percevoir. Au niveau des entreprises, cette réflexion a aussi du mal à émerger, même si les initiatives innovantes apparaissent dans certaines institutions. Cyril Diagne a notamment eu l’occasion de témoigner de sa collaboration avec Google, tandis qu’Orange présentait son Orange Labs. Derrière ces initiatives, il se pose la problématique d’utiliser les ressources d’une entreprise pour stimuler la création et de nouveaux modes de représentation, afin d’affiner la conscience d’identité de l’organisation et de développer sa culture.

Toujours dans le showroom, une designeuse présentait des peluches qui peuvent raconter des histoires à des enfants. Intitulé Myth, ce projet explore les différentes manières de raconter des histoires aux plus jeunes, à l’aide d’horizons narratifs variés. La question qui se pose sur cette forme d’innovation – celle de travailler sur de nouveaux modes de narrations dans de nouveaux contextes – reste de savoir si elle peut se transformer en vivier économique fertile.

Quand on invente un schéma technique pour un nouveau moteur, on va le protéger par un brevet. Rien de tout ça n’est possible, ni souhaitable, pour une innovation culturelle. La culture est un bain de savoir que l’on partage tous, et la valorisation financière des acteurs et des organisations va se générer en amont (développer des organes de production d’innovation culturelle dont on aura la primauté d’exploitation) ou en aval (s’inscrire dans un modèle culturel collaboratif pour uniquement valoriser financièrement des initiatives contextualisées et délimitées).

La frontière de la technologie et de la culture offre des perspectives fascinantes tant il s’agit d’un espace fertile pour la conception sociétale des décennies à venir. D’autres initiatives auraient mérité mention – Seezart est par exemple une startup qui applique le blockchain au monde de l’art – mais l’essentiel est de sentir qu’au delà de l’étourdissant barouf de la création, c’est l’écosystème des idées et de leur formation qui nous offre une vraie perspective sur l’avenir.

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Crédit photo : Kevin Buy.

Idées : artificielles, émotionnelles, le mélange des intelligences est le futur créatif

Dans cette seconde partie, nous allons nous abstraire encore plus de notre contexte pour embrasser une réflexion sur la manière dont le futur va changer la création. Qu’est-ce que la création ? Il y a quoi, dans un « processus créatif » ? La création, c’est la projection de nos intelligences. Il y a un mélange de rationnel et d’instinct dans toute création. Si vous nous lisez régulièrement, vous savez que c’est une de nos questions récurrentes aux artistes que l’on rencontre. Eux-mêmes ont du mal à avoir une réponse claire. En revanche, tous en général s’accordent à dire que le plus gros piège de la création est de trop la réfléchir. Psychologiquement, on parle de « flow » lorsque notre attention se perd dans une tâche technique que l’on maîtrise. Nos actions sont dictées par un instinct naturel, sensitif, grisant, qui nous pousse à construire les plus belles projections de nous-mêmes. La rationalisation de la création, c’est le fait d’établir des squelettes à cette création – des structures. La maturité créative, pour la plupart des artistes qu’on a rencontrés, consiste à se créer rationnellement cet environnement créatif avant de l’habiter sensitivement en transcendant ses capacités.

Cette réflexion est fascinante quand on la fait percuter le principe d’intelligence artificielle. Ce sujet mériterait un papier en lui-même, mais nous allons resserrer notre réflexion sur ce qu’est l’IA. L’intelligence artificielle est un terme fourre-tout pour englober un ensemble d’outils algorithmiques rationnels. Ce terme va des systèmes les plus basiques, aux systèmes les plus évolués – le terme Deep Learning est en vogue en ce moment pour définir cette dernière frange. Le Deep Learning vise à simuler l’intelligence rationnelle de l’humain en émulant son système d’apprentissage avec une succession d’essais et d’erreurs, puis une attention des conséquences et la reconnaissance de motifs récurrents sans que l’humain ait à programmer des idées de type « fais attention à ça ». Ces systèmes peuvent permettre de traiter les base de données – puisque tout est en train de devenir données – pour tirer des conclusions qui demandaient jusqu’à présent plusieurs années d’études pour une intelligence rationnelle humaine.

Ce que ne fait pas ce genre de systèmes, c’est de traiter ces informations avec une intelligence émotionnelle, instinctive, irrationnelle. Même les systèmes d’IA artistiques les plus développés – comme Google Deep Dream – manquent d’un esprit humain. Le rôle du créatif dans la création de demain sera de déléguer son travail rationnel à des systèmes intelligents pour venir interpréter émotionnellement leurs résultats. Une intelligence rationnelle algorithmique ne pourra jamais créer de cultures, d’idées, d’identités car ces dernières sont avant tout du domaine du sensitif et de l’émotion – de la conscience, dans tout ce qu’elle représente de notre prisme sur le monde. Pour les plus passionnés d’entre vous, la philosophie de la science, aussi appelée épistémologie, a pour cœur d’admettre que notre recherche de la vérité rationnelle est conditionnée par nos sensations. Nietzsche surenchérit par une idée qui ne lui est pas assez souvent associée : la science se construit d’histoires et d’émotions précisément parce qu’elle est plus sensitive et émotionnelle – subjective – que ce que nous voudrions l’admettre. Le futur a très probablement quelque chose de cette portée : quelque chose de mécaniquement trop rationnel pour ne pas revaloriser ce qui nous constitue tous, cette capacité à générer des idées par les histoires.

Cette restructuration des intelligences va poser des enjeux politiques majeurs. Les futuro-sceptiques ont tort de s’inquiéter du progrès en lui-même – votre voiture autonome ne va pas développer une conscience au hasard d’un rond-point – dans une réflexion plus digne de la futurologie que de la prospection. En revanche, ces mêmes sceptiques ont raison de s’inquiéter des mobilités concernant la répartition des richesses et des systèmes de sociétés que nous allons développer autour de ces nouveaux outils. Le futur n’est pas acquis par avance, et il faut voir ce constat comme une merveilleuse opportunité dans le sens de nos vies : le constat d’une génération sans buts est en train de prendre fin à mesure que le désordre politique émerge.

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Crédit photo : Marion Bornaz. MINNK – Wilfried Della Rossa & Before Tigers

Projection narrative : vos enfants alterneront différentes réalités depuis votre salon

Quand je pousse la porte du salon chaque mercredi après-midi, c’est un spectacle fascinant qui m’attend. Nous avons finalement décidé d’autoriser notre fille à utiliser notre dispositif de réalité virtuelle. J’avais grandi en croyant que les jeux-vidéos isolaient les individus de ce monde. Combien de nerds perdus dans des univers fantasmés, complètement déconnectés de leurs enveloppes corporelles ? Leur inaptitude à socialiser, à s’exprimer physiquement, poussaient ces doux rêveurs à s’abstraire dans des terres ludiques et pleines d’histoires – certes charmantes. Déjà à l’époque, j’avais bien compris que les jeux vidéos retranscrivaient certaines dynamiques sociales dans des nouveaux territoires. On m’avait souvent fait part d’individus ayant réussi à s’affranchir de leur conditionnement culturel avec ces sphères publiques numériques. Mais quand même ? Ces beaux discours sonnaient creux pour moi. Le corps est une plateforme qu’il ne faut pas perdre, qu’il faut apprendre à maîtriser. J’ai toujours pensé que cette intelligence corporelle était incompatible avec ces univers alternatifs.

Pour tout vous dire, nous en avons beaucoup discuté, à deux. Notre fille a toujours été très timide, très introspective. Elle n’a jamais réellement osé s’exprimer en public. Nous avons également découvert il y a quelques semaines qu’elle s’était faite quelques ennemies dans la cour de récréation. Elle en souffre. Il y a quelques mois, elle a voulu essayer la danse, mais elle a toujours eu peur d’être jugée. Elle n’a pas réussi à s’intégrer.

C’est pourquoi nous l’avons autorisée à utiliser notre casque. Notre dispositif de réalité virtuelle est bien différent de ceux que l’on avait quand j’étais étudiante – les Occulus et autres HTC Vive. La réflexion s’est rapidement orientée non plus sur la simple production de simulateurs de réalité, mais plutôt des générateurs d’omni-réalité. Autrement dit, il s’agit désormais de créer des ponts entre ces différentes réalités, de les faire dialoguer entre elles. Notre casque n’est pas un bloc opaque qui vous isole dans un autre monde – c’est au contraire un filtre ajustable et sensitif. Ces vieilles versions étaient un peu comme les CD-roms alors que nous allions avoir des blu-ray.

Chaque mercredi après-midi, quand je rentre, ma fille danse avec son casque sur la tête. Elle s’abstrait de ce monde, elle s’exprime, elle ose : elle grandit. Elle peut façonner des mondes à l’aide de son imagination et écouter son corps, s’exprimer, se libérer des tensions qu’elle peut vivre. Quand j’étais plus jeune, je me rappelle avoir rencontré une danseuse iranienne – alors que la danse était interdite en Iran. Elle m’avait expliqué que ces interdits et ces regards lui infligeaient une pression qu’elle ne pouvait plus supporter. Elle dansait en secret pour s’affranchir de ça, pour se guérir, pour libérer son public. Quand je vois ma fille l’esprit perdue dans son imaginaire, dans ses sensations, avec ce sourire si merveilleux, je comprends que les réalités doivent être conjointes. Il faut pouvoir se créer des mondes, les explorer, devenir quelqu’un d’autre, pour revenir dans celui-ci en étant différent. Sans le savoir, regarder ma fille danser m’a fait comprendre ce que cette danseuse iranienne voulait me faire comprendre – que l’expression corporelle est une guérison collective. Depuis quelques semaines, elle est retournée en club de danse avec ses amis, et enfin elle ose.

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Crédit photo : Marion Bornaz. Mirages & miracles – Adrien M & Claire B