À première vue, des masques nous observent. De différentes tailles, de différentes ethnicités, de différentes couleurs – vives de préférence. Certains semblent être en colère, alors que d’autres nous invitent à rire. En y prêtant plus attention, on distingue une autre vie, d’autres formes, d’autres figures qui nous dévisagent et nous interrogent. Qui suis-je ? Et toi, d’où viens-tu ?

BauBô travaille sur l’origine du monde, sans faire de courbette. Elle déguise, camoufle, voile et dévoile l’utérus. D’où son nom d’artiste choisi en l’honneur du personnage de la mythologie grecque, ayant réussi à faire rire et sortir de son deuil Déméter, affligée par le rapt de sa fille Perséphone par le dieu des enfers Hadès. D’après la légende, Baubô aurait accompli ce miracle, simplement en découvrant et en lui montrant son sexe. Quand certains crient à la sorcellerie et à l’obscénité, d’autres y perçoivent le mystère de la vie, la fécondité, l’origine de tout être, masculin comme féminin. Et c’est là qu’on en revient à l’artiste urbaine et rappeuse BauBô, qui envahit l’espace public de ses œuvres poétiques et féministes. Et redonne aux organes féminins les égards qui leur sont dû.

Lorsqu’on lui demande s’il est difficile de se faire respecter en tant que femme dans des milieux comme le street art ou le rap, elle s’indigne : « Je ne sais pas bien ce que ça veut dire de se faire respecter en tant que femme, que noire ou autre… Ce serait une certaine façon de valider l’idée que nous sommes inférieures. Nous n’avons pas à prouver quoi que ce soit en tant que femmes. Ce supposé respect ne dépend pas de moi, il dépend de personnes qui se sentent supérieures et qui selon leurs critères, leurs références, leurs codes, décident de te « respecter » ou non. Et ceux qui se sentent supérieurs à moi, je n’en ai rien à faire de leur respect ! » Selon elle, les domaines de l’art urbain ou du rap sont comme tous les autres, pas mieux, pas pire. Ils dépendent tous d’une hiérarchie à laquelle il faudrait se plier… ou pas.

« Partout, la hiérarchie régule les relations, les codes sont très figés. Les dominants récupèrent quasi tous les financements. Si tu ne t’y plies pas, alors tu deviens transparent(e), même bourré(e) de talent. Qu’on te respecte ou pas n’y change rien… Ce qui me paraîtrait logique, c’est de rejeter un système qui te considère comme inférieur et qui t’empêche de te développer sainement pour en inventer un autre ! »

Autodidacte, elle a commencé le street art en 2012, après s’être intéressée aux études de genre, à la place et à la valeur du féminin et du masculin. Elle a fondé son travail à travers les observations de l’anthropologue Françoise Héritier, qui énonce « qu’aucune société humaine ne se contente d’observer les différences entre le masculin et le féminin. Partout dans le monde, les deux pôles se voient accorder une valeur inégale en faveur du masculin ». Et c’est ce qu’elle tente de rectifier par ses « invasions de clitoris ». Avec autant d’humour que de subtilité, elle détourne des masques ethniques d’opéra chinois, de lucha libre mexicaine ou des masques africains, rajoutant un côté universel et un message de tolérance à ses œuvres. Peu importe sa culture, son origine, sa couleur, on provient tous de l’utérus de notre mère.

Cependant, l’appropriation de la rue ne s’est pas fait sans heurt ni violence pour Baubo. Paradoxalement, son pire ennemi fut elle-même. Après une première expérience apeurante en bas de chez elle dans le 10ème arrondissement de Paris, où elle s’est mise à claquer des dents et à trembler dès le début de la pose, elle a finalement réussi à terminer son collage pour rentrer chez elle, persuadée que la rue n’était pas faite pour elle et en essayant de comprendre pourquoi elle avait réagi avec tant de violence.

« Au cours des semaines suivantes, j’ai cherché à comprendre la nature de cette réaction disproportionnée et j’ai découvert que j’avais absorbé (et digéré) l’idée que je n’avais pas le droit de prendre de la place, et encore moins la mienne. Qu’on m’avait interdit l’extérieur en me faisant croire que je risquais le viol, l’agression ou le harcèlement, bref, tout un tas de conditionnement que les femmes ne connaissent que trop bien et que j’avais dans la peau moi aussi. »

Remontée, elle découvre qu’elle s’est créé sa propre prison : « J’ai donc dû démonter tous les conditionnements et les interdits les uns après les autres, à travers des lectures et de longs questionnements. J’ai identifié mes peurs et au bout d’un an, j’ai senti que j’étais prête et que je pouvais prendre la rue. »

baubo

De ce traumatisme, elle s’est forgée et renforcée afin de mettre en valeur le féminin dans les espaces publics, pour contrecarrer les symboles masculins trop prégnants. BauBô expose également en galerie. En octobre dernier, elle a collaboré avec les Sœurs Chevalmé pour une exposition à Saint Denis, justement centrée autour des questions de la place des femmes dans l’espace public, No Man’s Land, dont elle confirme l’importance : « C’est essentiel de réinvestir l’espace public avec du féminin parce que, pour que l’équilibre soit, il faut utiliser l’ensemble de nos caractéristiques humaines. Nous ne sommes que rarement tout masculin ou tout féminin. Nous sommes tous et toutes traversés par des différentes caractéristiques masculines et féminines, qui nous sont toutes éminemment nécessaires pour pouvoir gérer les différents aspects de notre vie. »

Selon l’artiste engagée, même si la rue est « asexuée », l’espace public est trop marqué par le masculin au détriment du féminin, en raison de la domination masculine. Ce qui crée un désordre, un « chaos » : « C’est un espace souvent viril, agressif, qui fait comprendre aux plus fragiles qu’ils ne sont pas les bienvenus, que ce soit des handicapés, des femmes seules ou avec des enfants, des personnes âgées, etc. Et je trouve ça inadmissible ! Il faut faire en sorte que les choix politiques en matière d’urbanisme soient entérinés par des hommes ET DES FEMMES ! Pour que les lieux publics ne soient plus pensés comme des espaces masculins. »

Et en apprivoisant la rue et en se l’appropriant, BauBô la rend non seulement plus poétique, mais aussi plus douce, plus drôle et colorée. En somme, un espace plus accueillant. Et aucun attentat à la pudeur, puisqu’elle sait métamorphoser et déguiser ce sexe avec élégance et toujours beaucoup d’humour. Quoique certains puissent trouver que les regards insistants de ces petits utérus puissent être gênant… Mais ne serait-ce pas un juste retour des choses, pour cet organe reproducteur qui a si souvent été dévisagé, caché, emprisonné et méprisé ? Dans l’hystérie générale, un peu d’ironie ne fait pas de mal.Toutes les photos de cet article sont de l’auteur de cet article, et issues d’une performance de BauBô sur le Mur Oberkampf le 10 septembre 2016.